En sortant du Paradis

Le blog de Michel Crépu | Publié le : 04/02/2016

Vous trouvez que le débat sur la déchéance nationale n’a aucun intérêt, que c’est une diversion irréelle qui n’a pas le moindre rapport avec la réalité. Que vous importe puisque vous avez ressorti de la bibliothèque La vie d’Arseniev d’Ivan Bounine (Éd. Bartillat). Livre merveilleux, livre d’une enfance et d’une adolescence russes, écrit par un homme (1870-1953) qui reçut le Nobel de littérature en 1933. À l’époque, Bounine avait quitté la Russie depuis treize ans. Passons, c’est lassant, sur le temps mis à découvrir son œuvre en « Europe de l’Ouest ». Très mauvaise réputation de « russe blanc », coupable de tout ce qui ne convient pas à un curriculum vitæ idéologique nécessaire pour être admis. Aucune importance, puisque les livres sont là, plus forts. Voilà la vraie réalité.

Vous ouvrez Arseniev et vous êtes immédiatement saisi par le sentiment de la splendeur. La splendeur de la steppe, du ciel bleu de l’été, des odeurs du vieux manoir, des jeux le soir dans la cour, du temps immense qui ne passe pas. Il n’y a qu’au Paradis que le temps ne passe pas, ignore la mort. Tel n’est pas exactement le cas dans le livre de Bounine où la mort a une existence très concrète, mais comme emportée avec le reste. Le grand-père a beau être mort et son cercueil a peine refermé que déjà l’on se met à table pour la suite. Une puissance inouïe dans l’air fait que même la mort peut être vécue. De là, sous la plume sensuelle de Bounine, cette volupté de la mélancolie qui n’est pas mortifère. Une splendeur de la mélancolie heureuse. Ce monde merveilleux de la nature, des jeunes filles amoureuses rentrant le soir dans l’odeur du sainfoin disparaîtra un jour, la Russie s’effondrera comme en un clin d’œil, mais quelqu’un aura sauvé l’essence, comme Proust à Combray, dans les jardins de Tansonville. Bounine cite Pouchkine : « Sur des sentes ignorées, les traces de fauves inconnus… » La Vie d’Arseniev caresse la peau du fauve.

Voilà bien quelque chose qui ferait un drôle d’effet aux personnages du livre de David Cronenberg, Consumés (Gallimard), qui ne surprendra pas les amateurs du cinéaste. Tant d’écrivains rêvent de faire un film de leur livre qu’il y a quelque chose de surprenant à voir un cinéaste faire le parcours inverse. Ici tout n’est que machinerie photographique, mise en orthopédie généralisée du monde concret. Pas un geste qui ne procède d’un enchaînement technique, numérique. Le monde bouninien des essences merveilleuses de l’été russe a disparu depuis longtemps (et par « été russe » nous voulons bien sûr parler aussi bien des ginguettes au bord de l’eau). Les créatures de Cronenberg ont l’air d’être « monstrueusement gentilles ». La monstruosité est partout, dans le moindre geste, la moindre parole. Peut-être qu’une simple page d’Arseniev pourrait suffire à volatiliser un tel enfer ? Fermez les yeux, vous y êtes.

Quand vous les rouvrez, une main amicale a déposé un livre sur votre table. C’est La planète Nemausa (Gallimard), où Christian Giudicelli feuillette ses « autres », ces fameux autres aimés – un instant parfois suffit – qui composent le leitmotiv d’une vie heureuse, comme enjouée d’une discrète sérénade, rieuse souvent, s’esclaffant du ridicule (un mot qui revient souvent) de ses propres fantaisies. L’amour et le simple plaisir du plaisir suffisent à fournir le nécessaire, sans craindre les comparaisons. À sa grande-tante obèse qui habite « un corps informe » et qui se plaît à rappeler quelle belle femme elle a été, il jette gentiment : « Tu as dû être la plus belle femme de Nîmes. » Et elle de préciser : « De Nîmes et des environs. » À l’époque, on avait le goût du voyage.

 
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