En lisant Les Mille et Une Nuits

En lisant Les Mille et Une Nuits
| Publié le : 17/09/2021

À Combray, le jeune Marcel, qui a du mal à dormir, n’attend pas seulement de sa mère un baiser pour la nuit. Il attend aussi qu’elle lui permette de continuer la lecture des Mille et Une Nuits. Nous sommes là en présence d’un formidable trafic d’influences poétiques. S’agissant des Nuits, il faut bien dire que les origines anonymes de cet immense livre ne font qu’ajouter à la fascination. Il y a toujours une discussion en cours sur les deux grandes traductions, celle de Mardrus, celle de Galland, qui sont au débat sur la traduction ce que le duel Tolstoï-Dostoïevski est à la littérature. Le perse, l’arabe, l’indien se mélangent pour composer cet incroyable concurrent de la Bible né aux confins du Xe siècle. C’est un peu comme si le Cantique des Cantiques devenait d’un même mouvement à la fois un recueil de conseils moraux et d’édification libertine. Voici l’émir Moussa qui s’en va dans le désert à la recherche d’une jeune demoiselle réputée pour sa beauté. Il a derrière lui mille chameaux, mille devant. La caravane fait son chemin : « La caravane marcha dans les solitudes plates pendant des jours et des mois, sans rencontrer sur sa route un être vivant dans ces immensités unies comme la mer lorsqu’elle est tranquille. Et le voyage continua de la sorte au milieu du silence infini jusqu’à ce qu’un jour ils eussent aperçu au loin comme un nuage brillant, à ras de l’horizon, vers lequel ils se dirigèrent. » Et le narrateur anonyme poursuit sa description : « Devant eux surgissait, au milieu du vol muet des grands oiseaux noirs, dans sa haute nudité de granit, une tour dont le sommet se perdait au regard. »

On pourrait en recopier de la sorte pendant des kilomètres, étant bien entendu que les « grands oiseaux noirs » laissent régulièrement la place aux divines allées de jardins réservés. Que s’est-il passé pour que cette tradition spirituelle qui relève aussi bien de Rabelais que des contes médiévaux se trouve aujourd’hui dans un tel état de décomposition criminelle ? Ce modeste libelle hebdomadaire ne saurait certes apporter la réponse, mais il n’empêche pas de se poser des questions.

Nous ne sommes pas les premiers à interroger le phénomène. D’un côté le jeune Marcel dans son lit, de l’autre, un monstre dans le box des accusés. Il n’y a pas à sortir de cet étau. Les Mille et Une Nuits sont une réserve infinie pour la rêverie, jusque dans ces images mondaines qu’on retrouve chez Proust, ou même dans certains souvenirs qui semblent transporter avec eux le parfum des soirs berlinois, d’avant la catastrophe. Oui, une réserve infinie pour le rêve et une énigme de violence et de malédiction.

Michel Crépu

 
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