En lisant la New York Review of Books

Le blog de Michel Crépu | Publié le : 23/03/2017

Allons bon, Bob Silvers est mort. Il avait 87 ans. Bob Silvers avait été en 1963 le cofondateur de la New York Review of Books avec Barbara Epstein, disparue en 2006. Comme on disait déjà la Paris Review, on dirait la New York Review. C’était une façon de relier, par la grâce des lettres, le nouveau monde à l’ancien. Silvers était le patron, on pouvait l’appeler à tout moment, toujours « à la revue », toujours prêt à lire un texte qu’on lui apportait. Il était le contraire d’un opportuniste du « coup », privilégiant par instinct la qualité intrinsèque du contenu aux mauvaises raisons d’une pseudo actualité. Il faut être devenu bien faible de constitution pour s’en remettre aux indicateurs de tendance. Une revue digne de ce nom crée la tendance au lieu de la suivre comme un petit chien.

On ne compte pas le nombre d’auteurs publiés par l’équipe Silvers, de Roth à Carol Oates et tant d’autres. Ce n’est d’ailleurs pas le point essentiel de cette réussite, comme s’il suffisait d’arborer un sommaire comme un tableau de chasse. Le point essentiel est dans la liberté de traitement, la liberté de choix des thèmes, des sujets, du plus ancien au plus contemporain, sans distinction hiérarchique particulière. Est-ce donc si compliqué à justifier ? Il n’est que de lire les chroniques de Vialatte publiées dans La Montagne que vient de rééditer Bouquins-Laffont : à sa manière bien à lui, Vialatte était une sorte de Bob Silvers de province, sautant d’une idée à l’autre, avançant comme on franchit un torrent de pierre en pierre. C’est un spectacle merveilleux, pour le lecteur, d’assister à cette espèce de danse de l’esprit. Sinon quoi d’autre ?

Il est vrai que Silvers n’écrivait pas lui-même mais faisait écrire. Les sommaires de la NYR témoignent de cette prodigalité d’éditeur, retranché lui-même pour mieux laisser la porte ouverte. Qui dira le plaisir d’ouvrir un nouveau numéro de la NYR, d’y découvrir un programme comme quand on va au concert ? Certaines études récentes semblent indiquer que ce plaisir n’a pas complètement disparu. L’image canonique de la secrétaire plongée dans un épais roman à l’heure de pointe demeure valable, et même un peu plus. Il n’y a que les candidats à la présidentielle pour ne pas le savoir. Jamais une question de ce côté-là. Le thème de la lecture est encore plus abandonné que celui de l’Europe. L’ancien premier ministre sarthois a même dit qu’il « n’avais pas appris la vie dans les livres ». On s’en doutait.

Il n’est guère que M. Mélenchon pour assurer, à bon compte, la tenue d’un spectacle moliéresque dans ses meilleurs moments. Il aurait tort de se priver. Aux premiers temps du quinquennat de François Hollande, il avait amusé le parterre en brocardant le « capitaine de pédalo ». Lundi soir dernier, l’image invoquée par lui des « pudeurs de gazelle » au moment d’ouvrir les dossiers nauséeux restera comme un modèle de métaphore politique. Il en dit plus, avec la gazelle, qu’en exhibant des graphiques comme au temps de Giscard. On voit par , comme dirait Vialatte, que l’homo politicus a encore une bibliothèque à portée de la main. On pourra toujours discuter tard dans la nuit de la viabilité du programme de M. Mélenchon, reste le talent qui lui est propre de le mettre en scène. Cela fait qu’on passe un bon moment en sa compagnie, comme si nous assistions à une reprise des Fourberies de Scapin. Et d’ailleurs, c’est le cas. En pire.

Michel Crépu

 
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