Éloge à fond de Theresa May

| Publié le : 17/01/2019

Qu’est-ce qui fait que l’Angleterre n’arrive plus à être l’Angleterre ? Quelqu’un qui a visiblement son idée sur la question, c’est Theresa May, donnée mille fois perdante, mille fois relevée de nulle part. Hier encore, alors qu’on préparait le cercueil, elle parvient à résister à la motion de censure déposée par le Labour pataud de Jeremy Corbin. Pour combien de jours ? Un week-end peut-être, mais on ne compte plus les week-ends de sauvetage d’où elle revient toujours plus decided. On la compare déjà à Churchill, à Thatcher : ce sont des comparaisons qui font seulement « signe », à défaut de correspondre terme à terme, mas enfin, le signe est d’ores et déjà installé. Et il vaut de l’or. Mine de rien, d’échec en échec, Theresa May se bâtit une légitimité. Quoi qu’il en soit de la suite, c’est fort. Napoléon ne croyait qu’aux victoires, Theresa compte sur les défaites, et cela finit par tenir debout.

Theresa May, que personne ne connaissait il y a six mois, pèse déjà plus lourd que son propre camp. Les trublions qui faisaient le spectacle, un Boris Johnson, un Nigel Farrage, se tiennent dans l’ombre, ils ne sont plus si fanfarons, ils mesurent la difficulté, ils sont moins loquaces. Theresa May a mesuré, elle, la difficulté : et c’est paradoxalement ce qui lui donne une force de conviction qui a résisté jusqu’ici aux assauts répétés. Hier on moquait cette femme sur qui pleuvaient les avanies comme un jour de pluie en Cornouailles, il n’y avait pas de jour qui passait sans qu’on sonne l’alarme à la déroute de cette Miss qui ne joue pas un autre personnage qu’elle-même. Et voilà justement pourquoi elle est toujours là, parce qu’elle ne donne pas un numéro pour séduire les badauds de l’électorat. Elle se contente, mais à fond, de défendre un principe de bon sens : l’Angleterre a bien raison de ne vouloir obéir qu’à elle-même, mais à condition de ne pas oublier que nous sommes au XXIe siècle, loin de l’Old England du bon vieux temps. Il y a quelque chose à inventer pour demeurer un vrai Anglais et c’est ce dont les adversaires de Theresa May sont incapables. En réalité, ils ont peur de leur ombre. Rien ne leur fait plus peur que d’avoir à prendre des responsabilités. Quel étonnant phénomène ! Les électeurs du Brexit ont choisi le fantasme au lieu de la réalité, et ils n’ont plus rien dans les mains qu’un misérable fish and chips. Ils ont cru s’ouvrir un jardin de délices d’où l’on pourrait envoyer paître les fâcheux. Erreur. Il n’y a plus de jardin de délices qui tienne. La victoire finale sera à celui qui saura jouer la bonne carte de cette nouvelle réalité du monde moderne. Theresa May a vu cela, elle l’a intégré dans son logiciel politique, comme un avantage dont on peut parier qu’il va tenir encore quelques journées mémorables : offrir un passage qui n’aboutisse pas au reniement vis-à-vis de l’Union Européenne, qui donne le sentiment vrai que l’Angleterre est bien là, comme on l’aime, électrique et ultra cool. Pour cela, il ne faut pas craindre de faire un pas au dehors, fût-ce dans l’obscurité. Bernard de Fallois cite ce fragment de Proust dans l’une de ces splendides conférences sur la Recherche qui viennent d’être rééditées[1], un éloge du marin Noé qui résonne curieusement pour les jours que nous vivons, de part et d’autre du Channel : «Je compris alors que jamais Noé ne put si bien voir le monde que de l’arche malgré qu’elle fût close et qu’il fît nuit sur la terre. »

 

[1] Sept conférences sur Marcel Proust, Bernard de Fallois. Éd. de Fallois, 320 p., 20€.

 
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