Écrire, c'est couper

Écrire, c'est couper
Le blog de Michel Crépu | Publié le : 25/03/2021

M. de Jolibois, pharmacien à Niort, nous écrit : Ayant la chance de lire le russe, quelle n’a pas été ma surprise de lire, dans la préface à l’édition Folio de La Dame de Pique de Pouchkine traduite par André Gide, cette curieuse illustration du supplément kitsch, à l’exemple de Prosper Mérimée qui traduisit lui-même Pouchkine : « Le souci d’expliquer et de parfaire invita Mérimée à émousser quelque peu les crêtes cristallines de ce récit. Nous nous sommes défendu d’ajouter rien au style net et dépouillé de Pouchkine dont la grâce est sveltesse et qui vibre comme une corde tendue. Quand il dit : "Hermann frémissait comme un tigre", Mérimée ajoute "à l’affût". Quand il penche Lisaveta sur un livre, Mérimée dit : "gracieusement". » Sous une autre plume, on comprendrait. Mais là ! Prosper !

Les lecteurs de La NRF, nous n’en doutons pas, se rangeront derrière les partisans de la suppression pour approuver l’absence de « à l’affût » et plus encore le refus de « gracieusement » pas du tout nécessaires. Le comité des amis de Prosper Mérimée, qui compte plus d’un lecteur, s’étonne de voir l’immense Prosper se livrer à une indigne esthétique du « rajout » qui est la définition même du kitsch. Il suffit d’observer un tigre à l’arrêt pour comprendre l’inutilité de « à l’affût ». La phrase sèche et légère de Pouchkine nous dit la tension du fauve, elle n’a nul besoin qu’on lui mette une paire de lunettes au bout du nez. Quant à Lisaveta, comment ne pas se récrier à ce pathétique « gracieusement » qui donne envie de rentrer tout de suite à la maison au lieu de passer un moment avec cette chère Lisaveta. Sans ce fâcheux « gracieusement », nous aurions un magnifique portrait de lectrice à la Fantin-Latour. Alors que M. Gide croit de son devoir d’ajouter un rajout qui avait bien autre chose à faire qu’à jouer le petit violoneux. Pouchkine, réputé intraduisible, se fût certainement étonné de cette faute de goût par André Gide. Ne dit-il pas ailleurs : « Les poètes pèchent souvent par défaut de simplicité et de vérité. » Il est vrai, précise André Gide, que nous subissons dans notre lecture contemporaine des écarts qui sont le propre de notre époque. Autant dire que ce qui peut sembler kitsch à un moment, devient tout à coup sec comme un coup de trique à un autre moment.

M. de Jolibois, dont la pharmacie fait la joie de ses voisins de quartier, nous montre avec quelle attention il pratique son métier de lecteur. Au moins aussi précieux et nécessaire que les onguents mystérieux qui font le guet dans sa vitrine. Et nous n’ajouterons certainement pas : « dans sa vitrine étincelante ». M. de Jolibois, décidement pertinent, a cette formule saisissante, selon laquelle « écrire c’est couper ». La NRF remercie M. de Jolibois pour cette intervention qui ne manquera pas de rallumer les flammes de la controverse auprès de nos lecteurs chasseurs de tigre .

Michel Crépu

 
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