Du nerf

Du nerf
Le blog de Michel Crépu | Publié le : 16/08/2018

La rentrée littéraire s’approche à pas de loup, faisant un boucan déjà terrible. Ne parle-t-on pas d’une rentrée de milliers de premiers romans ? Après quinze jours passés à la cave, pour lutter contre la canicule, le critique taille ses crayons de couleurs, il songe déjà à rentrer du bois pour cet hiver, en prévision des jours noirs de grand froid. Tous ces livres qui n’auront pas été lus durant l’automne alors qu’ils auraient dû l’être et qui formeront le bataillon des béros de la littérature, les dédaignés des prix, les sacrifiés sur l’autel de la performance. La liste des regrets est la seule sélection qui vaille, mais n’anticipons pas. Comme l’écrit Jean-Pierre Dandrelin dans sa nouvelle revue d’avant-garde, la revue Mimi Pinson , « personne ne peut vous voler votre style, si vous en avez un ». Bien vu Jean-Pierre, qui ajoute : « par principe, on ne peut que vous voler vos fautes. » On applaudirait des deux mains si Jean-pierre Dandrelin avait la gentillesse de révéler qu’il a emprunté cette citation fulgurante à la correspondance de Raymond Chandler. Pas très sport, Jean-Pierre. Heureusement que nous sommes là pour défendre les vraies valeurs.

Il faut dire que la correspondance de l’auteur du Grand sommeil écrit en trois mois en 1939 (The big sleep avec Bogart et Bacall au cinéma en 1946) est une merveille de bon sens, de simplicité, d’absence complète (à un point exceptionnel) d’a priori dans quelque domaine que ce soit. Hollywood était un peu son Gallimard, sans cesse à menacer de s’en aller. Chandler était un homme cultivé qui avait été élève d’une public school à Dulwich College en Angleterre, sachant son grec et son latin. C’était un drôle d’Américain qui devrait être voisin de bibliothèque d’Henry James en dépit de ce qui les sépare. À vrai dire, on s’en fiche que Chandler soit mal placé sur l’étagère. L’essentiel est qu’il soit là. C’est un enchantement de lire l’un ou l’autre de ses immenses lettres qui font penser en tremblant à ce que nous aurions perdu si Chandler était tombé dans l’enfer des mails, des tweets et autres sottises qui font perdre beaucoup trop de temps. Nous ne saurions tout simplement rien de cet homme qui est une des figures les plus attachantes de la littérature américaine et même internationale. Ses correspondants sont du milieu de l’édition, du cinéma, plus personne ne les connaît sauf les mordus. Avec l’un d’entre eux (James Sandoe), il discute ferme le cas de Dostoievski et celui d’Hamlet : « je crois que Hamlet, Macbeth, les grandes tragédies grecques, Anna Karénine, Dostoievski, constituent un genre à part, non pas tellement parce qu’ils sont meilleurs, mais parce qu’ils attaquent les nerfs dans le même sens. Il existe une grande différence (pour moi en tout cas) entre une fin tragique et le simple fait que ça finisse mal. » Et Chandler ajoute curieusement : « Impossible d’écrire une tragédie dans le cadre du roman de banlieue ; on y trouverait de la détresse sans purification des émotions les plus intenses. Et bien sûr la qualité de ces émotions est affaire de projection, et tient à la manière et à l’effet total du style. Il ne s’agit pas de montrer des gens d’une dimension héroïque. »

On peut passer la nuit là-dessus et nous ne faisons ici que prélever un atome de ce monument épistolaire, splendidement annoté par feu Francis Lacassin en 10-18. Chandler a joué sa partie en acceptant sur lui l’empreinte du « roman noir », alors qu’il aurait pu devenir un autre Graham Greene (amusante, la lettre où il « juge » le roman de Greene, Le Fond du problème). C'est-à-dire tout simplement un grand écrivain anglais (il avait d’ailleurs fini par choisir la nationalité anglaise, tout en faisant des voyages sans cesse entre New York et Londres, et en habitant la Californie – 6005 Camino de la Costa. La Jollia…) Nos connaissances en Raymond Chandler sont trop faibles pour juger de ce destin littéraire étrange. Toutefois, le plaisir si rafraîchissant que l’on prend à la lecture de ses lettres donne à penser qu’il devait se sentir à l’abri des pédants en restant fidèle au roman noir où le prestige du nom d’auteur est moindre. Il y a là comme une forme d’humilité ironique qui emballe le lecteur fatigué des pompes, des contorsions pour ne rien dire et faire « indicible ». Un bon vieux crime vaut mieux qu’une dépression nerveuse dans la collection Burn out des éditions de la Cortisone que personne n’a eu le courage de relire avant de signer le bon à tirer.

Et tâchons d’attaquer les nerfs dans le même sens.

Michel Crépu

 
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