Du grand art de savoir raconter une histoire

Du grand art de savoir raconter une histoire
Le blog de Michel Crépu | Publié le : 07/09/2018

Bien sûr, il fallait que ce fût à Julian Barnes que revienne l’honneur de citer l’immense Samuel Johnson en exergue de son dernier roman, La seule histoire : « Roman : une petite histoire, généralement d‘amour. » Sinon qui d’autre ? Définition extraite du Dictionnaire de langue anglaise, scandaleusement non traduit en français. Il est un fait que cette définition s’accorde au livre de Barnes comme on le dirait d’un parterre de roses soigné avec la délicatesse si faussement négligente qui caractérise ce qu’on appelle « le roman à l’anglaise ». Sans doute veut-on dire par là que cette négligence est une manière subtile, faussement indifférente, d’entrer en relation avec l’univers des passions humaines. Ici un cours de tennis suffira : il s’appelle Paul, il a 19 ans, il étudie le droit ; elle s’appelle Susan, elle a 49 ans, elle est mariée. A priori, rien pour servir de combustible. Et cependant, trois revers de volées plus tard, c’est l’incendie. Elle quitte son mari pour partir à Londres avec Paul. Barnes a mis une petite cinquantaine de pages à allumer son affaire. La suite est moins romantique, quand Paul s’aperçoit que Susan est alcoolique : second mouvement d’un basculement qui change l’atmosphère. On passe d’un Marivaux Houses and gardens à l’art de mettre l’inavouable en lumière rasante. Adieu bonheur des matins de printemps, bonjour la désintégration, la poussière finale. Deux cent soixante pages plus tard, Paul quitte le chevet de Susan défunte en demandant à la réception de l’hôpital la station-service la plus proche. Fin de l’histoire. Un léger courant d’air.

Tout de même, se dit le lecteur embarqué dans cette descente aux enfers du sordide, Paul pourrait être un peu ému, quand même, plutôt que de s’occuper de faire le plein. Petit sot qui ne comprend rien à la magie romanesque ! Paul est pareil à ce personnage de la Recherche qu’on croit noyé dans le deuil et qui s’écrie tout à coup mais quel beau temps ! « Généralement », comme dit splendidement Johnson, on sort son mouchoir, on coche la page en y glissant un brin de fougère. C’est le cas dans la majorité des cas. Mais chez Barnes, le chagrin secret ne fait pas écran aux petites choses du réel. C’est le grand art : ne rien sacrifier à cette tiédeur ambiante où circulent les passions, à la manière de ces poissons immobiles et lourds qui attendent le moment pour agir. Comme c’est mystérieux un roman « qui prend » ! Pourquoi lui et pas tel autre, qui avait pourtant un super casting... À l’écrivain de comprendre qu’un filet de tennis suffit pour tout mettre la machine en mouvement. C’est l’antique loi d’équilibre des contraires qui est traversée de secousses régulières, après quoi tout rentre dans l’ordre. Julian Barnes nous a habitués depuis longtemps à son génie du « généralement » johnsonien, c’est une leçon de clavecin qu’il nous donne là : douceur du toucher et incision au scalpel.

P.S. : Il n’est pas interdit de passer ensuite au roman de Thierry Meltz (Éditions du Tripode) : Jeu nouveau qui raconte l’histoire d’un jeune homme devenant attaché culturel au Mexique. Voilà un auteur, loin du parterre à l’anglaise, qui en connaît un rayon. On y reviendra. Tout comme on reviendra au beau premier roman de Laurent Seyer (Éd. Finitude), Les poteaux étaient carrés, où la littérature et le football sont à la manœuvre. De bonnes nouvelles dans le jardin du roman «  à la française ».

Michel Crépu

La seule histoire, Mercure de France, traduit par Jean-Pierre Aoustin, 2018, 272 p., 22,80 €.

 
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