Dignité de la tomate

Le blog de Michel Crépu | Publié le : 19/04/2018

La pensée humaine est en constante évolution. Il n’y a pas un jour à Notre-Dame-des-Landes qui ne témoigne de ce prodige. Tel jardinier annonce que ses tomates sont du xxiiie siècle, tel autre assure que son cheptel de moutons va révolutionner l’espèce par la création d’un nouveau lainage, tel autre encore jure que l’on va sortir du cercle infernal des bas intérêts de la société des hommes. On voit bien ici que Rousseau demeure le patron incontesté de cette utopie, comme il l’était naguère, sur le plateau du Larzac. Et pourquoi non ? On se demande bien pourquoi ce qui a été possible hier ne le serait pas aujourd’hui. Le cinquantenaire de Mai 68 réveille cette impatience du « pourquoi pas ». À l’époque, les baby-boomers lisaient Marx et Antonin Artaud, ils prenaient conscience de leur époque comme d’un rêve émané des ultimes fumées de la Seconde Guerre mondiale. Il y avait quelque chose de très cohérent dans l’enchaînement du film : après la barbarie, le jardin de Rousseau. Les années 60-70 furent des années, de ce point de vue, très excitantes avant que le brouillard ne tombe à nouveau sur l’Europe, l’Europe de l’espion qui venait du froid de John Le Carré et qui était moins porté sur le bucolique que sur les démons de la guerre froide. Ce fut la caractéristique des années 80-90 d’être des années pessimistes, froides, punk : nous n’avions plus que faire des tomates du jardinier de Monsieur Rousseau. Et la recommandation voltairienne de « cultiver son jardin » n’intéressait personne.

La chute du Mur vint mettre un terme à ce rêve d’après-guerre en prenant tout le monde de court. On pensait que l’Europe allait renaître de ses cendres, qu’un nouveau monde se préparait à entrer en scène. Las, ce que nous vîmes ne fut rien d’autre que l’entrée en bourse des sociétés de gardiennage. Rien, personne pour sonner le réveil spirituel qu’avaient agité les dissidents de la vieille Union soviétique. On se contenta de plaider la cause de l’Union européenne comme s’il s’agissait de bien gérer un terrain de camping. La logique des affaires a prévalu sur les vieux livres où se trouvaient pourtant consignées bien des observations utiles. On n’imagine pas, par exemple, comme le petit livre de Montesquieu sur les causes de la chute de l’Empire romain a gardé toute sa pertinence. Mais qu’ont à faire de Montesquieu les nouveaux jardiniers zadistes ? Nicolas Hulot leur a assuré qu’un nouveau Larzac n’était pas pensable. Tombant de la bouche d’un tel prophète, cette affirmation a sans nul doute pour elle la vertu du réalisme bien compris. Mais elle laisse entière la question du sens qu’il convient de donner à ce que nous faisons. C’est peu dire qu’il y a du travail de ce côté-là. Tout le monde est frappé par la violence qui règne sur les plantations de Notre-Dame-des-Landes, comme si le brave jardinier se transformait tout à coup en inquisiteur intraitable, prêt à vous découper à la broche si vous avez le malheur de toucher à sa tomate. Tout cela manque de médiation – c'est-à-dire pas seulement de la venue d’un ministre pour discuter, mais de beaucoup plus. Manque d’une pensée du monde dans lequel nous sommes désormais où la tomate pourrait garder sa dignité de tomate sans sombrer dans le radicalisme maraîcher. Quelque chose nous dit que cela doit être possible.

Michel Crépu

 
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