Digital worker

| Publié le : 17/09/2020

Proust faisait son courrier comme on dirige une usine. Un jour, on se rendra compte que sa correspondance était comme un formidable gisement de langage faisant partie des grandes vallées romanesques. L’Himalaya de la correspondance proustienne n’est pas une région parallèle mais le développement d’un même besoin hallucinant d’écrire ce qu’il appelle lui-même le « livre intérieur ». Qu’est-ce que le livre intérieur ? Disons simplement un endroit où les événements du langage trouvent naturellement leur place. Les « mots », les fameux mots de Sartre, nous pourrions les considérer comme les petits neveux du grand-oncle Marcel. Eux aussi sont pris par le besoin d’interpréter les signes, ils n’en finissent pas de « vider » avant de passer à autre chose. Eux aussi sont saisis du besoin d’écrire leur « livre intérieur », leur « temps retrouvé ». Ce développement scripturaire fait penser à une anémone de mer dont les confins se perdent dans les profondeurs de la conscience. Proust, assis contre son oreiller, dirige les opérations. On le sent aux anges dès qu’une nouvelle lettre lui arrive, source de nouvelles explications, retours sur un point inexpliqué, non assez éclairci. On a tort de prendre ces labyrinthes d’explications comme les puits sans fond d’une superficialité qui se dérobe sans cesse. Il n’y a jamais de manque à ces allers retours incessants. Ce qui ne trouve pas sa place, la trouvera plus tard : le « temps retrouvé » scelle une réconciliation extraordinaire entre le concret du monde des « choses » et l’infini qui emporte tout cela comme un navire trouve sa vitesse de croisière.

Cette extraordinaire et merveilleuse machine à écrire, nous la suivons poursuivre ses investigations secrètes, tracer de nouvelles lignes, recouper, adjoindre. Ainsi cette lettre à Madame Strauss du 17 janvier 1913 : « Madame, Je ne vous ai pas écrit parce que tous les jours j’espérais même sortir si tôt que j’avais tout préparé pour faire une station en plein jour devant la porte Sainte-Anne de Notre-Dame de Paris, où il y a depuis huit siècles une humanité beaucoup plus charmante que celle que nous fréquentons ; mais jamais les yeux de ceux qui passent devant elle ne se lèvent ni ne s’arrêtent, ces sont des “ yeux pour ne pas voir ”. Et mes yeux peut être, eux, regarderaient et aimeraient ; mais ils ne passent pas devant elle et ils ne s’ouvrent que dans l’obscurité et ne regardent qu’un mur de liège ».

Jacques Rivière, qui suivit pour Gallimard l’édition méticuleuse de la Recherche, n’eût pas été à la fête avec le digital way of life qui s’impose désormais partout. L’amoncellement de « paperolles » qui est au livre ce que sont les grains de poussière au temple égyptien. Le monde digital, si précieux sans doute à bien des égards, montre ici son vide, son impossibilité à faire sentir d’où viennent les images du langage. Rivière n’est pas un digital worker, il est un prolétaire des soutes merveilleuses du langage de la littérature. Avec Proust en capitaine Nemo ?

 
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