Descente d'avion

Le blog de Michel Crépu | Publié le : 18/01/2018

Cher Jean-Pierre Dandrelin, non, tu ne prendras jamais l’avion à Notre-Dame-des-Landes. Le premier ministre a baisé la mule de l’Air du temps sur un ton démissionnaire qui n’admettait pas de réplique. Courage, pas d’aéroport ! Seul le diable, et encore, sait ce qu’il fallait faire de ce maudit dossier à ailettes supersoniques. Parfois, l’Air du temps est plus dur que les aciers Krupp. Qui s’y frotte s’y écrase. Quant à nous, qui n’empruntons que les chemins de randonnée, un numéro de la NRF dans le havresac, nous irons prendre la montgolfière de 22h30, d’où l’on peut admirer les lumières scintillantes de la bonne ville de Nantes. La voilà désormais au cœur du triangle international des Bermudes, en passe d’offrir les bons services d’un compte offshore.

Cher Jean-Pierre Dandrelin, au lieu de lire les éditoriaux qui disent tous soigneusement la même chose, tu devras relire (car tu l’as déjà lu, bien sûr) le Lundi de Sainte-Beuve sur Sully, ministre de Henri IV, « ses économies royales ou mémoires ». Lundi publié le lundi 19 mai 1853 probablement dans la Revue des deux Mondes, NRF de l’époque. On y apprend que Sully avait un collaborateur zélé, du nom de Rosny. Rosny (c’est Sully qui parle) avait « en haine » ce qu’on appelle les « parvenus ». Il était pour « la vieille noblesse militaire, royale et rurale ». Il pensait que la vraie noblesse ne s’acquiert que « par les armes ». Ce n’était pas un joyeux drille, il voulait « bannir entièrement par des lois et règlements somptuaires le luxe, la superfluité, et toutes sortes d’excès en habits, pierreries, festins, bâtiments, dorures, carrosses, chevaux, trains, équipages etc. » Enfin, il avait horreur des mésalliances, et il appelle de ce nom les mariages des enfants de la noblesse d’épée « aux fils et filles de ces gens de robe longue, financiers et secrétaires, desquels les pères ne faisaient que de sortir de la chicane, de la marchandise, du change, de l’ouvroir et de la boutique ». Ces mots d’ « ouvroir » et de « boutique » nous enchantent par la verdeur de leur actualité immédiate.

À Henri IV qui caressait l’envie d’introduire en France la culture des mûriers et les manufactures de soie, Sully rétorquait « qu’il ne faut forcer ni les climats ni la nature des choses. » Et il ajoutait : « Les principaux produits de France consistent en grains, légumes, vins, pastels, huiles, cidres, sels, lins, chanvres, laines, toiles, draps, moutons, pourceaux et mulets. Il faut s’y tenir. » La culture de la soie lui semblait comporter un risque « d’affaiblissement moral. » Trop fin, trop beau, trop lascif. Il est amusant de retrouver au temps du roi Henri, des enjeux bio-économiques de même nature que les nôtres. Il suffit de changer les bonnets et l’on retrouve à peu de choses près les mêmes rapports de forces. Cher Jean- Pierre, il faut maintenant que la littérature s’invite au dossier par une élégie, un drame lyrique qui conterait aux générations futures la fabuleuse épopée des forçats de Notre-Dame-des-Landes. Il est encore temps pour la prochaine rentrée littéraire.

Michel Crépu

 

 
Recevoir une alerte à chaque publication d’un article

Derniers articles

Julien Green, un petit rire derrière la porte Julien Green, un petit rire derrière la porte
Une vie de lecteur se compose de rencontres qui finissent par trouver leur place dans le long cortège des livres lus, retenus, aimés. Une certaine hiérarchie y impose ses choix, avec le temps. Il y a ceux du premier rang, et il y a ceux du second. Un troisième rang est même prévu, on peut y déjeuner pour pas cher, parfois mieux que dans certains endroits plus réputés. Il faut toujours vérifier par soi-même. Le Journal de Julien Green était du premier rang.

Un jour de pluie à Paris
Personne n’a oublié l’inoubliable Anthony Perkins du Psychose d’Alfred Hitchcock, mais qui n’a pas oublié les romances de l’acteur, au temps bienheureux des premières sixties, lorsqu’il chantait L’automne à Paris ? Il n’est guère que notre merveilleux Woody Allen pour lever la main, à l’énoncé du nom de Perkins chanteur. Un jour de pluie à New York, titre de son dernier film nous ramène à cette musique si charmante et profonde qu’on entend aussi bien au coin de certaine page du roman tout récent de Patrick Modiano, Encre sympathique.

Patrick Modiano, un skieur glisse sur la neige
Il n’y a pas de moment plus magique, dans un roman de Modiano : c’est quand le narrateur, épuisé d’avoir en vain tant questionné les autres qui pourraient l’aider sur sa trajectoire, s’entend dire : « lui-même », dans la bouche de cette personne qu’il cherchait justement depuis des jours. Ici, dans ce dernier roman, M. Molllichi pourrait donner à son interlocuteur une bribe de clé, un bout de téléphone, un simple souvenir qui concerne Noëlle Lefebvre. C’est elle qui est au centre de l’enquête, et qu’on aimerait tant la voir pousser tout à coup la porte du bistro…

> Tous les articles
Rechercher
Ok

Ce site utilise des cookies nécessaires à son bon fonctionnement, des cookies de mesure d’audience et des cookies de modules sociaux. Pour plus d’informations et pour en paramétrer l’utilisation, cliquez ici. En poursuivant votre navigation sans modifier vos paramètres, vous consentez à l’utilisation de cookies.