Déon gratias

Le blog de Michel Crépu | Publié le : 19/01/2017

C’est une belle journée d’hiver, toute en bleu et or. Une journée de semaine du genre mardi ou mercredi. Place Saint-Germain-des-Prés, les voitures font tût-tût et pin-pon, elles sont comme les poules qui ne savent pas qu’on va leur couper la tête. Car bientôt, il n’y aura plus de voitures à Paris. Ce sera le Paradis avec un « p » majuscule. Quai Malaquais, quai de la Tournelle, on verra des paysans faire les foins le long des berges et des super-bobos les croiseront en remontant du sauna. Ce sera un monde merveilleux où plus personne ne travaille. Ce jour incroyable approche, on le sent venir comme à Moscou en 1917, on sentait monter la vague révolutionnaire. Ce sera la première fois que l’on fait la révolution en maillot de bain.

Dans l’église Saint-Germain qui en a tant vu il y a du monde. C’est pour rendre un ultime hommage à Michel Déon qui est mort le mois dernier. Le mort n’est pas là, mais ses amis entourent son esprit qui flotte dans l’air de ce beau jour hivernal. Jean d’Ormesson, l’infatigable immortel, trace un délicat portrait de son « ami Michel ». Déon lui-même n’était pas très porté sur Dieu et les choses divines. La beauté du monde suffisait à ce monarchiste épicurien. À quoi bon en rajouter une couche ? Les jeux de la lumière sur la Seine forment une démonstration bien suffisante de l’existence de Dieu pour ceux qui y tiennent absolument. Le crayon de Jean d’O n’a pas faibli dans son contour. Il laisse ensuite la place à une lecture du Livre de l’Ecclésiaste dont tout le monde connaît l’antienne : Vanité des vanités tout est vanité ! La foule dense des amis de Michel Déon se le tient pour dit. « Le petit milieu des lettres » qui fabrique de la vanité au rythme d’une usine de confection chinoise se sent ragaillardi par les paroles bibliques. On parle d’elle dans le plus beau livre du monde.

« Je vois tous les vivants qui vont sous le soleil » écrit le sage, et nous pourrions bien prétendre, une heure pas plus, au secrétariat dudit sage. Regarder les vivants aller et venir sous le soleil est une activité de base qui se suffit à elle-même. Mais il faut faire vite : car « il est venu dans la vanité, il s’en va dans les ténèbres, et dans les ténèbres son nom est enseveli. » Pour des gens qui aiment à découvrir leur nom en couverture d’un livre, les paroles du sage sont un peu dures à avaler. Mais qu’y faire ? « Et même s’il avait vécu deux fois mille ans, il n’aurait pas vu le bonheur : n’est-ce pas vers un même lieu que tous s’en vont ? » On songe à ces dialogues chinois entre vieux ascètes de la montagne. « Qu’est-ce donc que le bonheur si même deux fois deux mille ans ne suffisent pas à le dire ? » Michel Déon pourrait sûrement nous en dire un mot, mais il est déjà parti, il nous laisse entre vivants, rejoindre les menus tracas du jour. On s’écoule dans la rue. De vieilles figurines médiévales nous observent du dedans de la boutique d’antiquaire. Est-ce donc ainsi que les hommes meurent ? On dirait. Parfois. Merci du message, monsieur Déon.

Michel Crépu

 
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