Défense de la littérature mineure

Défense de la littérature mineure
Le blog de la NRF | Publié le : 27/10/2022

J’ai eu mon premier enfant l’année où est sorti mon premier livre, j’ai arrêté d’aller dans des fêtes à peu près au même moment. J’existe en cela assez peu, socialement, comme écrivain : je sais me comporter en jeune homme prometteur, je l’ai fait beaucoup trop longtemps, mais en écrivain, je suis toujours mal à l’aise quand on me demande de parler de mes livres — je veux dire hors interview. Je suis plus à l’aise avec la littérature dans un studio télé que dans un salon parisien.

Je me faisais ces remarques l’autre jour alors que ma fille, désormais en âge d’aller à des fêtes elle-même, encore appelées boums, était rentrée suffisamment tôt pour babysitter son frère et sa sœur. Je me suis ainsi rendu à cette soirée, dans le dix-huitième. Moment terriblement proustien : il y avait quantité de gens que je n’avais pas vus depuis dix ans. Tout était familier et lointain, l’appartement m’en rappelait un autre, j’avais gardé les bons réflexes pour trouver de l’alcool dans la salle de bains et repérer les meilleurs spots de discussions. Je reconnaissais les chansons, les visages et les bouteilles de gin.

Seule anomalie, il y avait désormais mes livres dans la bibliothèque.

Un jeune homme m’a coincé, pour me dire à quel point il mettait Morand, Drieu, Simenon, Blondin au-dessus de tout, cela aurait pu être moi, aussi. J’avais donné avec les écrivains de droite et ça me fatiguait un peu d’avoir cette discussion. Marcel Aymé : j’avais lu ça, oui, un été, en Allemagne, c’est le seul livre que j’avais emporté, dans la région de Brême, en 1997 : je l’associerai toujours au lever à six heures pour aller au Gymnasium à vélo, à travers la gelée blanche : j’en ai encore des frissons, je ne lui ai pas pardonné.

Une autre scène m’est revenue, c’était il y a plus de quinze ans, mon hôte de ce soir était chez moi avec un type très timide, par ailleurs jeune commissaire de police dans le 93. Et il m’avait entrepris, pareil, devant les Drieu de ma bibliothèque, un Gilles et un Feu Follet que je n’avais même pas lus, en répétant que Drieu, c’était magnifique, magnifique. Je ne sais pas ce qu’il est devenu, mon commissaire. J’espère qu’il est resté républicain.

Il était tard : j’ai décidé de partir.

Mais à peine sur le palier j’ai été rattrapé par deux invités qui voulaient eux aussi absolument parler de littérature avec moi. J’étais assez ivre pour accepter, et c’est comme cela qu’on a eu cette discussion étrange au milieu des plantes vertes et des convives qui commençaient à repartir, avec toutes les trois ou quatre minutes, la lumière qui s’éteignait dans la cage d'escalier. Le jeune homme, libraire comme je l’avais longtemps été, voulait savoir qui j'appréciais dans la littérature contemporaine. Alors que j'étais bien en mal de citer quelques noms, Houellebecq a été pauvrement invoqué : mon essai sur lui, voilà une contribution attestée de ma compréhension de la littérature contemporaine. Au sens d’une maîtrise bourdieusienne d’un champ, a dit très justement le libraire.

Ça me rappelle cette mésaventure avec une autrice contemporaine que je croise de temps en temps, et qui en appelle, contre ce qu’elle nomme les postures virilistes des écrivains français, un peu plus de confraternité. Je l’ai pris pour moi. Un jour que nous devions donner une conférence commune, j’étais là-bas avec l’idée irraisonnable de la détruire, comme dans une battle de rap. J’y avais si spectaculairement échoué, livrant une performance surécrite et soporifique à un public consterné, que pour me venger, j’ai repris toute mon intervention afin d’en faire un roman —une forme d’autopunition, bien sûr. Ces trente minutes de conférence m’auront coûté, au final, deux années de travail… Il y aurait effectivement à redire sur certaines postures littéraires virilistes.

Reste que sur ce palier, j’étais bien gêné de donner l’impression de si mal connaître la littérature contemporaine et de ne supporter jamais qu’une équipe, la mienne. C’est comme cela que j’ai fini par me raccrocher, pour sauver un peu la face, à Bolaño, dont j’avais lu toute l’œuvre deux étés auparavant.

Je l’ai traité, pourtant, de façon un peu inconsidérée, d’écrivain provincial. Provincial en tant que Chilien. Là, la discussion s’est considérablement tendue, avec la jeune femme qui était espagnole. Le Chili, m’a-t-elle rappelé, était le pays des poètes — jusqu’à la caricature. Je me suis alors souvenu d’une photo du bureau panoramique de Neruda, hugolien, avec sa vue magnifique et son bar à liqueur : c’était gênant, cette vision du poète en Des Esseintes embourgeoisé. J’ai insisté sur le caractère provincial, radicalement mineur, au sens du Kafka, le Tchèque, de Bolaño. Et on a convenu que c’était là son plus grand charme. Une littérature de série B, a dit très justement la jeune femme. Pas tout à fait de la haute littérature. On a d’ailleurs partagé un ressenti commun, à propos de ses poèmes. Si bas et si faciles qu’ils nous avaient tous les deux autorisés à en écrire à notre tour. Voilà aussi le charme de la littérature mineure. On y est mieux accompagné qu’ailleurs, la posture du génie pèse moins.

La femme, enfin, m’a presque donné raison en soutenant, je n’en attendais pas tant, que toute la littérature espagnole, sans capitale univoque, était provinciale. Auquel cas la littérature française, elle, en était empêchée par l’importance écrasante de Paris. Ce qui met assurément les écrivains français en porte-à-faux : leur sort étroitement lié à Paris est ce qui, en dernier lieu, les provincialise le plus.

Mais la lumière s’est éteinte encore une fois et je suis parti en Vélib à travers la Goutte d’Or avec plus de questions que de réponses.

 

Aurélien Bellanger

 
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