De mai 68 à juin 16

Le blog de Michel Crépu | Publié le : 16/06/2016

Les gros autocars joyeux, bondés de cégétistes en goguette sont repartis aux quatre coins de la France. On comprend bien que les militants garderont de ce jour un souvenir illuminé. Nous les avons observé, depuis la terrasse du Select où l’on peut encore boire un petit Bourgueil des plus honorables. Chacun avait son drapeau, sa bannière comme aux défilés de carnaval, à la mi-Carême. Et l’on sentait bien qu’ils étaient les membres d’une même famille. La famille de ceux qui ne s’en laissent pas compter par les représentants du Grand Capital. En eussions-nous douté, que le Lénine tatoué sur le bras gauche de mon voisin (il s’était arrêté un instant au Select pour reprendre des forces avant de continuer la lutte) nous aurait vite ramené dans le droit chemin. L’esprit de compromis, en France, du moins pour une partie de la France, est synonyme de traîtrise. Le mot « compromis » lui-même, est odieux à entendre du point de vue de l’oreille révolutionnaire. On dirait que par « compromis », il s’agit d’une transaction douteuse, honteuse. Le compromis dispense une lumière qui n’est pas nette, il ne permet pas, en outre, de chanter des chansons dans le joyeux autocar qui ramène à la maison. Qu’y faire ? Il en va de ce malheureux concept (il n’aura jamais sa place au Panthéon) comme de la névrose psychanalytique : il laisse un peu de place à la jouissance, mais entre 5 et 7 seulement. Le reste du temps : rideau sur les enthousiasmes, niet au « pas raisonnable ». Un moment, nous avons pensé nous faire tatouer un beau Lénine, notre refrain de l’Internationale en aurait paru plus convaincant. Et puis nous nous sommes ravisés.

Voilà un drôle de « Mai 68 » puisque c’est ainsi que les protagonistes vivent ces journées sans fin. La journée, on envoie des pierres dans la vitrine d’un hôpital (l’odieux hôpital qui ne fait pas de différence entre les riches et les pauvres) ; le soir on chante la Marseillaise au stade Vélodrome de Marseille contre l’Albanie. Encore une chance que le petit Dimitri a définitivement réglé son sort aux joueurs albanais. Du diable si je sais pointer l’Albanie sur une carte. Jadis, on disait « le pays des aigles ». Ses joueurs n’ont pas failli à cette réputation d’animaux volants et l’équipe de France devrait mettre un cierge à la Vierge du Vieux Port en remerciement de la victoire in extremis. On aimerait bien que les choses se passent toujours ainsi et nous nous sentons quasi d’humeur à entonner l’hymne national. Quelque chose cependant nous en empêche. Ce couple de policiers assassinés, un enfant de trois ans restant seul - sous la protection de qui, désormais ? Quelle va être sa vie ? On tente d’imaginer ses journées et bien sûr c’est impossible. Nul besoin pour cela de sortir les grandes orgues de l’émotion. Il s’agit simplement de considérer cette situation en face. Un ballon de foot, un pavé dans la vitrine de l’hôpital, un enfant solitaire dans une chambre ayant assisté à l’égorgement de ses parents. Et ne parlons pas des dîneurs paisibles de l’Orlando, qui ne s’attendaient pas à finir la soirée dans le sang. On démarre dans la vie à moins. Non pas « Mai 68 », mais « Juin 2016 ».

Pendant ce temps, la Seine remonte, la pluie ayant refusé de signer l’accord. Hier, j’ai vu passer sur les eaux marronnasses ma brosse à dent personnelle, en route vers l’Atlantique. Dans dix jours, ma brosse à dent fera son entrée dans la rade de New York. Quel voyage depuis le pont Louis-Philippe ! Je sens que mon voisin léniniste du Select en est presque jaloux. Un défilé cégétiste sur la Cinquième Avenue (juste au coin de la Trump Tower) serait pourtant du meilleur effet. Au moins nous pourrions montrer à la planète comment nous savons finir une grève.

Michel Crépu

 
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