De l’usage du mot « bordel »

Le blog de Michel Crépu | Publié le : 19/10/2017

Le chef de l’État a répété à la télévision qu’il continuera d’user du mot « bordel » quand bon lui semblera. À la bonne heure, voilà un homme d’État qui sait ce qu’il veut. Ce n’est pas comme avec ces diplomates sourcilleux à l’extrême, qu’un rien précipite chez le psy sous prétexte que la Corée du Nord a procédé à un nouvel essai nucléaire. Là, du direct, du proche, du « qui touche les gens ». Il faut dire que le chef de l’État s’exprimait dans le cadre d’une émission de variété, où il n’y a pas vraiment de questions. Cela facilite le travail. Et comme le président a une petite difficulté relationnelle avec des électeurs qui ne savent toujours pas comment il s’appelle, il fallait absolument que l’on examine cette question du mot « bordel » en l’absence de tout sujet un tant soit peu international qui ennuie tout le monde.

Il le fallait vis-à-vis de nos concitoyens désarçonnés. Le chef de l’État a voulu justifier son choix de langage en insistant sur le fait qu’il se voulait proche de tous les Français, y compris ceux qui ne s’expriment pas toujours selon les règles de Boileau. Les indigents, les va-nu-pieds, les gredins qui jurent comme des charretiers, doivent savoir que le chef de l’État les porte dans son cœur. La belle affaire que le mot bordel leur tombe parfois de la bouche. Le chef de l’État les aime comme s’ils étaient ses propres enfants. Et d’ailleurs lui-même, parfois, se lâche comme au fond d’un troquet qui reste ouvert toute la nuit. Un de ces troquets comme il en existe chez Modiano, et spécialement dans le dernier : Souvenirs dormants[1]. Merveille que cette berceuse pour noctambule parisien, soit dit en passant. Dieu sait que ce n’est pas la première fois chez Modiano, mais cette demi-brume de cinq heures du soir en automne, du côté de Blanqui-Corvisart, il n’ y a que lui pour la faire sentir. Nous donner envie de tout annuler pour rester avec le livre.

Revenons à la dure réalité. Il est singulier que le chef de l’État, toujours si vif, rapproche comme à l’instinct l’usage du mot « bordel » du monde de ceux qui n’ont pas toujours eu la chance d’aller à l’école. Est-il bien certain que les beaux quartiers qui eux, ont eu la chance d’aller à l’école, s’expriment comme dans les lettres de Madame de Sévigné ? Est-il bien assuré que le gros mot vulgaire relève d’abord du bas plutôt que du haut ? Mais « bordel » est-il vulgaire, au fait ? Il ne nous paraît pas vraiment. Il a son côté vieille carriole qui verse à tout moment. C’est un mot joyeux qui serait étonné qu’on lui apprenne qu’il a fait le prime time d’une émission de variété au lieu d’évoquer les vrais sujets internationaux, on s’excuse d’insister sur ce point. On peut toujours rouvrir Mort à crédit du grand Céline pour s’en assurer. M. Macron eût pu en lire un extrait, cela eût touché les gens comme ils n’en ont pas l’habitude.

Michel Crépu

 

[1] Gallimard, 2017, 112 p., 14,50€.

 
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