DE LA DOUCEUR EN AMERIQUE

| Publié le : 07/01/2021

On pense bien sûr au roman de Philip Roth, « Le complot contre l’Amérique », on pourrait aussi, en remontant le temps, songer à la célèbre pièce de T. S. Eliot, « Meurtre dans la cathédrale », chercher à comprendre ce qui a lieu en ce moment même sous nos yeux, dans la stupeur. Constater d’abord ceci : contrairement à ce qui a été dit trop rapidement, il ne s’agit pas d’un « putsch ». Pour que l’on parle de putsch, il faudrait un effondrement des grandes institutions, une véritable prise de pouvoir. Ce n’est pas ce que nous avons vu. Le président sortant n’est pas un dictateur au sens classique, il est un enfant à demi fou qui ne supporte pas qu’on lui ôte son jouet. La réalité se confond dans son esprit avec l’idée qu’il s’en fait. Depuis que la victoire de Joe Biden ne fait plus aucun doute, cet enfant fou n’a eu de cesse de réclamer qu’on remette la réalité dans son cadre fantasmatique. La réclamation, jusqu’au ridicule, des onze mille voix nécessaires au rétablissement du fantasme était de ce point de vue exemplaire. Ce que l’on ne pouvait imaginer, c’était que le président sortant pousse les feux encore plus loin et s’offre une sorte d’insurrection de fin de journée, sans jouir d’autre chose. A cet égard, on peut dire, sans trop de risque, que le destin politique de la personne même du bientôt ex-président, a trouvé son terme hier soir. La justice devrait maintenant pouvoir s’en mêler. La constitution américaine a prévu un cas d’« empêchement » du président en cours pour cause de folie. Il est extraordinaire que le pays le plus puissant du monde ait puisé durant quatre ans dans ses réserves de politesse et de respect du jeu démocratique. Nous avons vécu en présence d’un grossier personnage qui n’a jamais eu, tout le temps de son mandat, la moindre conscience de sa responsabilité.

Maintenant, Trump est out. Ce qui n’est pas du tout « out », en revanche, ce sont les 70 millions de votes qui sont allés à lui pendant l’élection. Tous les connaisseurs de l’Amérique ont souligné à quel point la fracture sociale était profonde et combien beaucoup, en Amérique, pouvait se sentir humiliés. Joe Biden semble avoir compris cela et son discours d’hier soir transmettait un désir de réconciliation dont on sait bien qu’il faudra des années avant de le retrouver. Ce n’était d’ailleurs pas exactement un discours au sens strict. Biden parlait à voix basse, sans texte, comme d’un sous-sol, après un énorme orage. Et l’on entendait à nouveau cette voix de chagrin, venant d’un homme qui hérite d’un désastre. Il était bon d’entendre ce filet fragile de douceur. Cette douceur à l’échelle de la nation est sa seule arme véritable. Souvenons-nous de l’admirable film de Frank Capra, « La vie est belle », sorti en 1946. Portrait d’un homme perdu dans la ville, merveilleusement joué par James Stewart, célébration de la famille américaine où le méchant banquier s’avère un « brother » capable de surmonter ses propres faiblesses. Nous y sommes.

 
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