D’Annunzio, l’ange foudroyé

Le blog de Michel Crépu | Publié le : 22/02/2018

Quand on sort des merveilleux portraits politiques de Sainte-Beuve comme si l’on sortait de table avec Fouquet ou Mirabeau, l’apparition télévisuelle de Laurent Wauquiez a quelque chose d’épouvantable. Sans doute se trouve-t-il encore des personnes pour lui accorder leur confiance, et c’est là le beau mystère de la confiance avec ce qu’elle peut avoir de ténébreux. Mais tout de même, que pensent ces gens devant une forfanterie aussi ostensible ? Laurent Wauquiez a résolu de jouer la carte d’un « trumpisme » à la française. Il veut dire des gros mots en direct, il en fait une affaire de « liberté  d’expression ». Désormais, il ne sort plus sans sa parka, roulant à travers les rues de son village à bord d’un petit tracteur. Il n’a pas mots assez durs stigmatiser la caste des bobos-intellos qui est déjà coupable de tout. Mais tout le monde sait que désigner le bobo au poteau est de la justice en solde, on peut y aller sans problème, personne ne viendra s’interposer au nom des droits de l’homme. Il n’est rien de plus aisément haïssable qu’un bobo, quelle chance !

Comme toujours en pareil cas, c’est la grossièreté la plus recherchée qui marque des points. M. Wauquiez, la main sur le cœur, exprime son regret d’avoir insulté Nicolas Sarkozy qui n’en est plus à un crachat près. Il lui a même téléphoné pour présenter ses excuses. Où avait-il la tête ? L’équipe de conseillers qui a mis M. Wauquiez sur orbite médiatique (pour combien de temps ??) avait bien prévu d’insulter Sarkozy – ou Mme Pécresse – un peu plus tard. Au lieu que là, cet imbécile de Wauquiez a tiré toutes ses munitions. Vous parlez d’un ballot ! On lui avait pourtant dit d’attendre, mais il n’a rien voulu savoir. Notez bien que tout cela est concerté : il était en réalité bien prévu que Wauquiez insultât Sarkozy en direct. Il se trouve simplement que la réalité est une matière insaisissable : on chercher à remuer quelque chose et voilà qu’on en remue une autre. Cela vous échappe des mains. Et puis la photo est cruelle : cela ne fait qu’à peine un mois que M. Wauquiez est chef de meute et le voilà déjà embourbé dans ses propres mensonges. Déjà si faible et il n’a rien commencé !

Qui nous consolera de cette vulgarité qui salit notre belle redingote ? Mais voyons ! La biographie de Gabriele D’Annunzio par Maurizio Serra chez Grasset, D’Annunzio le magnifique[1]. Serra, italien, écrit en français mieux que bien des Français qui ne savent d’ailleurs pas qui est D’Annunzio. Ce n’est pas une faute, c’est un retard. Sa biographie fait suite à deux précédentes, Svevo, Malaparte, on voit que notre homme sait choisir ses statues. D’Annunzio, né en 1863, est mort en 1938. Mourir en 38, quand on se pique d’être un homme poétiquement et furieusement de son temps, cela relève d’un comble de snobisme ou bien de la malchance cruelle. Cela dit, il vaut peut-être mieux pour D’Annunzio qu’il n’ait pas vu la suite qui l’eût sans doute bluffé au rayon épouvante. Imaginons une sorte de Montesquiou roulant à bord d’une Maserati, sur les bords qu’un quelconque rivage en soleillé. Un Montesquiou voulant être à la fois poète et maréchal de bombardiers à la mode des soldats de jeux adolescents. Il y avait du futuriste en lui, mais en salon, toutes persiennes closes sur des palais fantastiques. D’Annunzio ne savait pas comment il faut faire avec l’existence, cette chose bizarre, affreusement tiède. Lui vivait dans l’aspiration lyrique au Beau, il ne supportait pas que l’on se montre au rabais sur ce terrain. André Suarès, recruté en exergue par Serra, a eu des mots aimables pour sa poésie. C’est une poésie qui a de beaux moments, à cheval sur deux époques contradictoires : le fantasme d’une « belle époque », celui d’un nouveau monde qui ne sait plus à quel Moloch se vouer. Il a voulu être des deux. Sa devise, admirable, était : «  J’ai ce que j’ai donné ». Serra dit qu’il sentait mauvais à force de parfum, détail pénétrant. D’Annunzio n’était pas un grand (il était même petit, physiquement), mais il désirait ardemment la grandeur. Il ne comprenait rien à ce qui se passait en Europe, il trouvait à Mussolini des airs séduisants et d’autres raisons de passer son chemin. C’est compliqué. On se trompe à le traîner au poteau, il vaut mieux scruter la figure de ce comédien extraordinaire, avec quelque chose d’un Pierre Loti. Au fond, D’Annunzio si bien raconté par Serra a été un des derniers grands lyriques à la veille du désastre. Le désastre avait, à vrai dire, déjà eu lieu dès 14. Mais 14-18 était la porte d’entrée. D’Annunzio a voulu entrer en trombe dans son siècle, condottiere égaré sur une scène que d’autres occupaient déjà pour un autre spectacle. Serra a raison d’écrire que Gabriele cherchait l’aventure, comme Malraux, Lawrence, Saint Ex. Il n’a pas eu le temps de s’apercevoir que l’aventure était morte.

Michel Crépu

[1] 697 p., 30 euros.

 
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