Damas-Reykjavik

Le blog de Michel Crépu | Publié le : 03/09/2015

Quelqu'un a fait observer récemment, devant l'afflux spectaculaire de réfugiés vers l'Europe, que l'on n'avait pas vu de telles choses depuis la Seconde guerre mondiale. Ce commentaire parle de lui-même. Angela Merkel ne s'y est pas trompée, déclarant avant l'été que ce qui se passait là allait rendre la crise grecque à des dimensions boutiquières. La chancelière ajoutait qu'en cas d'échec, l'Europe verrait la fin du lien fondateur des droits universels. Dans la bouche de Madame Merkel, ces mots ont du poids, ils ont du sens. On peut déjà considérer qu'ils prennent la mesure d'un problème qui renvoie notre actualité politicienne au dernier rang de la guignolade. Il y a encore peu, sur les plages, on pouvait voir M. Sarkozy en bermuda à la une de Paris Match, déambuler en compagnie de son épouse. On en a vu d'autres bien sûr, et le bermuda de monsieur Sarkozy n'a pas de quoi mobiliser l'ONU en séance spéciale. Ce qui est frappant, surtout, c'est maintenant l'impression d'une insignifiance générale pour ce qui touche au débat politique. Rares sont désormais les discussions de bistro qui s'interrogent à satiété sur l'avenir du président de la République et les chances de ses rivaux. Tout cela semble comme frappé de nullité, de néant. Ce matin, on signalait l'échouage sur une quelconque côte turque d'un bébé syrien. Le camion abandonné sur une route bulgare, rempli de cadavres, aura laissé aussi à tous ceux à qui l'avenir de l'Europe importe le sentiment que l'on passait pour le coup une frontière. À Paris, on se moque gentiment de tout cela, l'été n'est pas clos, la fashion week s'annonce prometteuse. Qui s'intéressera jamais à ces destins anonymes retrouvés au fond d'un camion ? Il n'y aura jamais de mémorial pour ces hommes, ces femmes, ces enfants morts à fond de cale. Les Islandais ont fait savoir qu'ils étaient prêts à accueillir 10 000 réfugiés syriens. L'écrivain local Bryndis Björgvinsdottir a annoncé qu'il était prêt pour sa part à en loger cinq dans sa propre maison. En Allemagne, le Bild Zeitung, réputé populiste, a lui aussi annoncé en une sa volonté de porter secours. Cela tranche sur le prétendu politiquement incorrect de ces derniers temps, plaidant pour la « France », comme au temps des mérovingiens. En gare de Budapest hier, demain pourquoi pas en gare de Lyon, les réfugiés portent malgré eux le témoignage d'une Europe qui n'a jamais eu d'autre sens qu'ouverte, soucieuse d'autrui. Ceux qui se complaisent à la nostalgie d'un temps révolu, incapables d'être à la hauteur de leur propre culture, devraient trouver, face à un drame historiquement inédit, bien des motifs à méditation. C'est ce qu'on leur souhaite.

Michel Crépu

 

Commentaires

Laurent | 10 septembre 2015
Petite précision : « L'écrivain local Bryndis Björgvinsdottir » est une écrivaine, comme l'indique le suffixe "dottir" (fille de en islandais).

 
Recevoir une alerte à chaque publication d’un article

Derniers articles

Patrick Modiano, un skieur glisse sur la neige
Il n’y a pas de moment plus magique, dans un roman de Modiano : c’est quand le narrateur, épuisé d’avoir en vain tant questionné les autres qui pourraient l’aider sur sa trajectoire, s’entend dire : « lui-même », dans la bouche de cette personne qu’il cherchait justement depuis des jours. Ici, dans ce dernier roman, M. Molllichi pourrait donner à son interlocuteur une bribe de clé, un bout de téléphone, un simple souvenir qui concerne Noëlle Lefebvre. C’est elle qui est au centre de l’enquête, et qu’on aimerait tant la voir pousser tout à coup la porte du bistro…

Woodstock et après Woodstock et après
La fin de l’été a vu célébrés les « cinquante ans » ans du festival de Woodstock. « Trois jours de paix, de musique et d’amour » : c’était le beau temps où les enfants de la Beat Generation écrivaient « free your mind » au revers de leur cartable. « Ouvrez votre esprit ». Que sont-ils devenus ? Les bons apôtres ne manquent pas de dresser le requisit impitoyable d’un naufrage de la civilisation humaniste occidentale, point d’orgue d’un long effondrement au travers duquel se glisse déjà le hideux visage de Charles Manson, assassin de Sharon Tate.

Qui a peur de Boris Johnson ? Qui a peur de Boris Johnson ?
Boris Johnson a beaucoup en commun avec Donald Trump, moins le temps nécessaire à incarner Boris Johnson que n’en avait Trump pour devenir Trump. Qu’a-t il en commun ? Quelque chose qui, devant les événements de la vie politique, se résume à peu près à la formule : « rien à foutre. »

> Tous les articles
Rechercher
Ok

Ce site utilise des cookies nécessaires à son bon fonctionnement, des cookies de mesure d’audience et des cookies de modules sociaux. Pour plus d’informations et pour en paramétrer l’utilisation, cliquez ici. En poursuivant votre navigation sans modifier vos paramètres, vous consentez à l’utilisation de cookies.