Compère Perec

Le blog de Michel Crépu | Publié le : 27/04/2017

Il fait beau, il fait froid. Ce sont les saints de glace, comme on disait au Moyen Âge. Période au cours de la quelle le vilain bonhomme hiver refuse de rendre les clés au joyeux printemps qui s’impatiente. Au bord de la Seine, les peupliers dodelinent de la tête sur les vieux livres. Nous marchons d’un pas égal au bord du fleuve, avec le soucieux Jean-Pierre Dandrelin. Qu’est ce qu’il y a Jean-Pierre, qui ne va pas ? Attention Jean-Pierre, il s’agit d’un changement d’époque ou d’un tour de passe- passe, ou les deux. La France va-t-elle devenir soudain hypermoderne grâce à l’oisillon vif argent ou pareille à une ravaudeuse du temps du xixe siècle ? Tandis que M. Mélenchon se renfrogne dans son nœud de cravate, tout déçu que la jeunesse ne lui ait pas fait un triomphe électoral, Georges Perec débarque en Pléiade deux valises à la main. Deux volumes plus un album fort richement doté. Nous y reconnaissons même la cour d’école du collège Geoffroy-Saint-Hilaire, à Étampes, où dix ans après Perec, nous devions jouer dans la cour sous l’œil bienveillant de Pierre Goldmann. Perec n’a rien à voir avec Goldmann, c’est un poète de la nomenclature. Le monde n’est pas un chaos, mais un enchevêtrement de détails qu’il faut avoir la patience de démêler. Ainsi La vie mode d’emploi consiste en un extraordinaire catalogue des armes et manufactures, en vrai. On lit ce livre mythique, on constate que la mort n’existe pas. Il n’y a que des suites, jamais d’interruption véritable. Ce n’est pas seulement l’appartement des Plassaert qui « se compose de trois chambres mansardées », mais le monde entier considéré comme une immense mansarde, de locataires en locataires. Une foule innombrable, inépuisable, de détails. L’infini est constitué de cette matière.

Paul Claudel ne disait pas autre chose quand il écrivit qu’il fallait chercher l’infini au cœur du fini et non l’inverse. D’ailleurs on s’en moque. Ce qui compte, c’est d’être pris. Être pris, ça veut dire quoi ? Eh bien cela veut dire que tout à coup, on ne pense à rien d’autre qu’à ce qu’on a entre les mains. Sinon, ce n’est pas la peine de se décarcasser pour trouver de jolies idées. Un rien suffit pour remettre la machine en route, un « je me souviens » à la Perec qui fait se lever les oiseaux de la mémoire à chaque tour de pédale. Depuis, le procédé a fait son chemin, il a eu ses imitateurs. Il n’empêche. Perec aimait se donner des contraintes pour le plaisir de joueur avec. C’était une façon à lui de tromper le chaos pour lui substituer un catalogue mélancolique des traces que nous laissons derrière nous avant de disparaître. Un peu tôt, en ce qui le concerne. Il y avait encore deux ou trois choses à voir. Bah, ce sera pour une prochaine fois.

En attendant, la France retient son souffle. Après avoir cédé brièvement à la tentation de l’autoglorification prématurée, Emmanuel Macron brandit l’épée à la tribune. Mme Le Pen, elle aussi, on l’avait oublié, vit dans un château. Il doit bien y avoir de la place pour y recevoir les malheureux candidats au voyage en Europe. Qu’est-ce qu’ils ont donc à vouloir obstinément aller en Europe ? Mme Le Pen doit avoir son idée sur la question. Mais elle se moque comme d’une guigne de ces considérations. Ce qui compte c’est de pouvoir continuer à mentir effrontément au pays dans l’espoir qu’il ne s’en rende pas compte. On dirait plutôt que non. Mais méfiance. Changement d’époque, disions nous pour consoler Jean-Pierre. Les grandes familles (socialisme, libéralisme) se disloquent sous nos yeux. Il n’y a plus de parti communiste, le socialisme lui-même ressemble à un hanneton que l’on écrase par inadvertance. Le libéralisme, quant à lui, garde la chambre, saisi de terribles quintes depuis le départ du vendeur de costumes à la sauvette. Quel incroyable épilogue s’avance sous nos yeux ébahis. Rideau, ne tarde pas ! Le souffleur est fatigué.

Michel Crépu

 
Recevoir une alerte à chaque publication d’un article

Derniers articles

Julien Green, un petit rire derrière la porte Julien Green, un petit rire derrière la porte
Une vie de lecteur se compose de rencontres qui finissent par trouver leur place dans le long cortège des livres lus, retenus, aimés. Une certaine hiérarchie y impose ses choix, avec le temps. Il y a ceux du premier rang, et il y a ceux du second. Un troisième rang est même prévu, on peut y déjeuner pour pas cher, parfois mieux que dans certains endroits plus réputés. Il faut toujours vérifier par soi-même. Le Journal de Julien Green était du premier rang.

Un jour de pluie à Paris
Personne n’a oublié l’inoubliable Anthony Perkins du Psychose d’Alfred Hitchcock, mais qui n’a pas oublié les romances de l’acteur, au temps bienheureux des premières sixties, lorsqu’il chantait L’automne à Paris ? Il n’est guère que notre merveilleux Woody Allen pour lever la main, à l’énoncé du nom de Perkins chanteur. Un jour de pluie à New York, titre de son dernier film nous ramène à cette musique si charmante et profonde qu’on entend aussi bien au coin de certaine page du roman tout récent de Patrick Modiano, Encre sympathique.

Patrick Modiano, un skieur glisse sur la neige
Il n’y a pas de moment plus magique, dans un roman de Modiano : c’est quand le narrateur, épuisé d’avoir en vain tant questionné les autres qui pourraient l’aider sur sa trajectoire, s’entend dire : « lui-même », dans la bouche de cette personne qu’il cherchait justement depuis des jours. Ici, dans ce dernier roman, M. Molllichi pourrait donner à son interlocuteur une bribe de clé, un bout de téléphone, un simple souvenir qui concerne Noëlle Lefebvre. C’est elle qui est au centre de l’enquête, et qu’on aimerait tant la voir pousser tout à coup la porte du bistro…

> Tous les articles
Rechercher
Ok

Ce site utilise des cookies nécessaires à son bon fonctionnement, des cookies de mesure d’audience et des cookies de modules sociaux. Pour plus d’informations et pour en paramétrer l’utilisation, cliquez ici. En poursuivant votre navigation sans modifier vos paramètres, vous consentez à l’utilisation de cookies.