COMMENT ECHAPPER A FABRICE LUCHINI ?

| Publié le : 30/01/2020

Mme de Charlezet dans le Doubs, nous écrit : « Pourquoi Fabrice Luchini est-il désormais le seul habilité à dire des poèmes ? On dirait qu’il n’y a plus que lui, il est tout le temps invité à l’émission d’Alain Finkielkraut, Répliques, c’est tout de même un peu fort. Chère NRF, expliquez nous ça ! » On voit que Mme de Charlezet ne manque pas d’aplomb à poser sa question sur la table comme Robin des Bois son butin. Elle se fait par là, on s’en doute, l’écho d’une question qui se pose à beaucoup.

Disons d’abord que Fabrice Luchini est un garçon plein de talent à ras bord. Il ne connaît pas la sécheresse, il ne connaît que les emphases lyriques. On ne l’imagine pas dire, à la manière de Villon, ce simple vers : « où sont les neiges d’antan », question merveilleuse qui ne vient pas à l’esprit de Fabrice Luchini tant il vit toujours au printemps, la bouche grande ouverte pour laisser sortir ses sonnets comme autant de pigeons bruyants. Les neiges d’antan, sublime figure de l’éternité humaine, ne sont pas pour ce garçon, sans cesse à rameuter son public pour qu’il l’écoute. Il adore rameuter, verbalement. Il se gave de sa parole comme d’autres se gavent d’éclairs au chocolat. La notion de pause lui est étrangère, de peur qu’il ne perde le fil de son public adoré qui adore l’écouter. On n’écoute pas Villon ni Verlaine ni Ronsard, on écoute l’impitoyable Luchini broyer tous ces auteurs dans sa pâte vocale, hors nuance, hors rythme subtil.

Il est curieux, à ce spectacle désolant d’un garçon si sympathique, de repenser à des acteurs qui furent aussi des broyeurs de texte, mais pour un résultat très différent. Songeons avec respect à l’immense Alain Cuny, lisant Tête d’Or de Claudel, assis à une petite table de bois dans la nuit provençale. « J’ai mon cœur plein d’ennui », c’était quelque chose d’entendre cela, où Cuny nous faisait face. Là aussi, on ne voyait que lui, mais sa présence physique était comme une porte de chêne s’ouvrant à la tempête. Son « dire » ne faisait pas écran, il faisait ouverture à la pluie, à la parole, à tout ce que l’on voudra. Eh bien, Luchini, c’est le contraire. Son « dire » fait écran au lieu de transmettre une émotion, c’est affreux.

Ou bien, aux antipodes de Cuny et Luchini, le si discret Jean Topart, disant Verlaine en ouvrant à peine la bouche. Quelle magie soudain ! Topart est mort sans bruit il y a une dizaine d’années, tellement discret que sa mort était comme une fenêtre qui bat, qu’on a oublié de refermer. Ce n’est d’ailleurs pas une question de « mettre plus fort » ou plus bas. La question, pour répondre à Mme de Charlezet, est uniquement de savoir s’effacer au moment du plus exposé, du plus visible. Comme c’est drôle d’observer ce paradoxe d’un effacement qui rend visible, au lieu du contraire. Tout le problème « luchinien » est là : ne pas pouvoir entrer dans le visible, l’audible, de plein fouet, en s’en retirant. Il ne veut rien lâcher alors que tout est là !

Ce qui serait une bonne idée, nous le confions à Mme de Charlezet, ce serait de filmer un être humain en train de lire, plan fixe, les cent premières pages de Du côté de chez Swann. Andy Warhol l’avait fait, si nos souvenirs sont exacts, en filmant la descente de la lumière sur l’Empire State Building. Sans un mot. La lecture invisible en temps réel. Imaginons un instant Fabrice Luchini voué à cette sorte d’ascèse dont il n’a pas même l’idée. On viendrait l’écouter lire en silence, ce serait une expérience ultra classe. Proposons à Mme de Charlezet de lancer une pétition en ce sens. Mais attention ! M. Luchini serait capable de faire parler la pierre. Ce diable de garnement nous étonnerait à faire parler ainsi le monde muet des mots qui parlent quand même. Ce serait le début d’une nouvelle carrière.

 

 
Recevoir une alerte à chaque publication d’un article

Derniers articles

Lisez
Jamais, allocution présidentielle n’a été aussi concise dans son propos. Emmanuel Macron, dimanche dernier soir, s’adressant à la nation : « lisez ». C’était pour préparer le pays à une expérience inédite de « confinement ». Quarante cinq jours entre quatre murs, à guetter on ne sait quoi venant d’un ennemi invisible. Passé l’émeute, à la sortie du supermarché, on se retrouve dans le silence de la rue, à suivre des yeux le passage d’un quidam en quête d’autobus. Roman potentiel : le quidam en question a peut-être raté quelque chose d’important...

Pandémie du matin
La journée commence, une de plus. On pense aux lectures pour temps de pandémie, alors que le marchand de fromage étale ses reblochons. Pourquoi pas Lautréamont, un des plus courts volumes de la Pléiade avec Rimbaud ? On sait très peu de choses à son sujet, il est mort à Paris sans laisser trace. On ouvra au hasard, à la page des Poésies, on lit : « Chaque fois que j’ai lu Shakespeare, il m’a semblé que je déchiquette la cervelle d’un jaguar. »

Se battre pour rien
Certaines images hallucinantes traversent nos écrans. Le Coronavirus recale loin derrière les armées d’Attila et les hordes mongoles. Avenues désertes de Wuhan, de Pékin, villages aux confins d’où tout est parti, chauves-souris en ébullition, etc. Qui écrit l’histoire en ce moment ? Dieu ou le virus ? Et si Dieu était un virus qui a muté ? Les hypothèses sont au rendez-vous, elles ne savent plus ou donner de la tête, c’est un moment historique qui se donne le luxe de disqualifier toute espèce de signification « culturelle ».

> Tous les articles
Rechercher
Ok

Ce site utilise des cookies nécessaires à son bon fonctionnement, des cookies de mesure d’audience et des cookies de modules sociaux. Pour plus d’informations et pour en paramétrer l’utilisation, cliquez ici. En poursuivant votre navigation sans modifier vos paramètres, vous consentez à l’utilisation de cookies.