CHRISTIAN GIUDICELLI, TARD DANS LA NUIT

| Publié le : 13/06/2019

Paris est la dernière ville d’écrivains ne pensant qu’à ça. Écrire, découvrir, rencontrer, prolonger le rendez-vous, le conserver dans un petit carnet à cet effet, garder des lambeaux de phrases comme on met de côté de vieux branchages en prévision de l’hiver. Christian Giudicelli nous en apporte une preuve supplémentaire par le plus délicat des détours qu’offrent à sa plume les multiples visages rencontrés au long de son existence en cours d’étape[1]. Paris veut dire ici, pour ce fils de petits fonctionnaires nîmois, une métaphore de la joie de vivre. « Joie de vivre » est une expression qu’on ne rencontre plus guère. Il y faut encore un peu un certain goût de l’autrefois qui se joue en même temps de la nostalgie. Contant ses amours de toutes adresses, il laisse le versant joyeux prendre le dessus sur le versant plus ténébreux, dont on ne connaît que trop les manières. Giudicelli n’est pas un croque-mort de ses souvenirs, il est au courant de la fin du film, il en a éprouvé déjà le coup de faux à la mort de son ami Claude qui dessinait, jouait de la musique, lisait des livres, toutes sortes de choses inoubliables qui font le sel de la terre en même temps que son velours discret. D’avoir croisé certaines personnalités aujourd’hui éteintes, tels Pierre Herbart, René Crevel, Frédéric Prokosch, Roger Vrigny, ne change rien au coup de faux et éclaire d’une autre manière les zones discrètes, qui ont déjà avec le néant une familiarité de bistro ouvert tard dans la nuit. Tout cela est merveilleux et fait qu’on s’étonne de ne pas trouver le nom de Giudicelli à l’index du Journal des Goncourt. Il s’y trouve fatalement, c’est que nous avons mal cherché. L’auteur de pièces de théâtre qu’est Giudicelli a gardé près de lui de cette exquise atmosphère de « générale » qui a fait si longtemps le bonheur d’être parisien. Il y a aussi chez lui quelque chose d’un petit neveu de Léautaud derrière ces pages tendues comme autant de voiles à soulever. Un petit neveu de Léautaud qui n’aurait plus aucun compte à régler - ce qui fait une énorme différence. C’est cela, cette sensation que l’on éprouve à la lecture, d’une fraîcheur que connaissent bien les funambules du vagabondage, très éloignés des soucis de carrière et des petites rancunes qui déforment le visage.

L’auteur des Spectres joyeux s’esclaffe devant la nuit qui monte. La lumière du jour qui vient remplacer celui qui remballe déjà apporte avec elle son lot de surprises. Les lectures de la nuit précédente forment la matière, l’humus des prochains jours. Ce qui fait que la conversation entre amis est inépuisable, une source à laquelle on peut prêter beaucoup de son temps. Le dernier parti, Giudicelli, parce qu’il est toujours curieux de savoir ce qu’on pense de tel écrivain qui n’est plus dans la lumière. Et qu’il n’est rien de plus urgent d’avoir une réponse à cette question inutile. Mais c‘est qu’il y a une autre lumière, plus subtile, plus hâchée et dont Giudicelli connaît bien l’adresse. A quoi sert d’écrire des romans ? A rien, bien entendu. Et ce rien est tout, comme on resonge tout à coup à certaines scènes de la Recherche du temps perdu,quand ondécouvre le narrateur des jeunes années levant la tête de son livre, à intervalles réguliers, pou reprendre son souffle. Peu importe qu’il s‘agisse de Proust ou d’un jeune faune croisé sur un chemin de fortune : Giudicelli sait trop bien la vertu des petits secrets qui détiennent le savoir le plus important. Il ne voudrait pas les échanger pour rien au monde. Quelqu’un a dit « il n’y a pas d’amour heureux ». C’est peut-être vrai mais c’est horriblement faux quand on fait la traversée avec les spectres giudicelliens. Il sera bientôt seul de son espèce, avec quelques amis (car l’amitié est le noyau incassable de ce livre), à passer du temps sur des choses ravissantes et inutiles. Oh, dirions nous volontiers à l’auteur, on dirait du Henry James, et il nous répondra, s’esclaffant un peu plus fort que d’habitude : « oui, mais en plus fin ! »

 

[1] Les spectres joyeux, Gallimard, 210 p., 19 euros.

 

 
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