Chapelle ardente

Le blog de Michel Crépu | Publié le : 27/10/2016

Des profondeurs de la vie privée remontent soudain à la surface mille pages de la correspondance François Mitterand-Anne Pingeot. Ce sont les Lettre à Anne[1]. On ne saurait mieux désigner l’amour qui a lié ces deux personnes au fil des années, de 1962 à 1995, que par cette simple exposition épistolaire. Elle avait dix-neuf ans, lui quarante-six quand naît l’histoire. Nous eussions pu l’ignorer encore un siècle si la destinataire n’en avait décidé autrement, gardant sous clé ses propres réponses. Anne Pingeot a aimé cet homme qui s’appelait François Mitterrand, que nous connaissions pour d’autres raisons. Elle a accepté les conditions de cet amour : pas de socialité visible, pas d’existence publique, pas d’autres. En échange : un enfant, Mazarine. Au centre du tourbillon, il fallait donc qu’il y eût ce « jardin perdu » à l’écart de tout. Un lieu d’où l’on aperçoit, au loin, les ombres agitées du combat militant, les meetings, les banquets bourguignons aux porcelets glacés, les medias, le perron de l’Élysée enfin. Tout s’inverse : ce que nous avons connu du premier rang repasse dans l’ombre. Ce qui demeurait dans l’intimité apparaît en pleine lumière. Et nous comprenons que ce qui a été possible dans la sphère du pouvoir ne l’a été que parce qu’il y avait, invisible, un enchantement secret. « Mon copain Chateaubriand » écrit François Mitterand. Bien sûr. On s’est idiotement indigné de son admiration littéraire pour Jacques Chardonne (cité une seule fois à l’index, pour sept citations de Chateaubriand). On mesure mieux, à la lecture de ces lettres, d’où vient le ciselé d’une telle douceur.

L’exercice critique pourrait trouver ici sa limite. Au nom de quelle esthétique juger de cette correspondance ? Au nom de quel critère la trouver trop ceci, trop cela ? Et pourtant, l’exercice est rendu nécessaire, il s’impose quasi de lui-même, tant la beauté qui émane de ces pages rayonne au-delà de la seule sphère privée. Cela irradie, cela illumine comme au travers d’un vitrail. Une œuvre ? Le mot est possible quand bien même aucune de ces lettres n’a été écrite dans l’idée qu’elles seraient lues un demi-siècle plus tard. Mais la littérature se joue de ces frontières. On ne lit pas ces « lettres à Anne » parce que ce sont les « lettres de François Mitterand à Anne Pingeot» mais parce que François et Anne sont devenus les personnages de leur propre roman. Un paysage français, de l’Auvergne, des Landes, parmi d’autres matinées d’octobre, sert d’écrin à cette célébration sans voie de retour. On sera peut-être étonné de trouver parfois à ces missives un parfum de dévotion mariale, un climat de religiosité amoureuse sans rapport avec l’habituel portrait du séducteur florentin. Ce serait mal connaître ce « catholique » rêveur de la discrète messe de semaine (celle que Mauriac jugeait non fiable, car trop poétique), un mélancolique de la Présence. S’ajoute à tout cela une petite musique de jouissance, la volupté de trahir l’arène où les autres se font une certaine idée de vous qui ne correspond pas à la réalité. Commencée sur le rivage d’Hossegor, la correspondance s’achève quai Branly, comme au sein d’une chapelle ardente. La prisonnière ne s’est pas échappée, elle a choisi au contraire de rester, mais en laissant la porte ouverte.

Les plus téméraires – dont nous sommes – ne craindront pas, au sortir de la chapelle, d’ouvrir la confession de l’actuel président auprès des deux journalistes du Monde Gérard Davet et Fabrice Lhomme[2]. Du maître au cadet émoulu de l’ÉNA, cette garderie pour enfants en difficulté, court la dénivellation d’un monde de culture à un monde sans culture. Monde laid, sentant son Morandini, où redoubler de vulgarité vous vaut les félicitations de vos supérieurs en laideur. Non que le président Hollande soit descendu à ce degré de bassesse, mais parce qu’il n’a rien à y opposer. Ce ne sont pas les anecdotes, certaines ahurissantes, qui étonnent le plus dans ce livre, mais l’effondrement d’une culture politique dont ces anecdotes sont la triste expression. Si cette culture existait encore, le président Hollande serait audible et il ne serait pas nécessaire d’écrire ce livre étrangement inutile. Nicolas Sarkozy nous en avait fourni un modèle hystérique ; François Hollande s’y abandonne mollement, attendant la suite sans passion particulière, ne comprenant pas pourquoi il faut renoncer au scooter. « Il se trouve que je suis Président », dit-il. Il se pourrait aussi bientôt qu’il ne fût plus. Aucune importance.

Michel Crépu

 

[1] Lettres à Anne, 1962-1995, Gallimard, 1275 p., 35 euros.

[2] Un président ne devrait pas dire ça… Les secrets d’un quinquennat, Stock, 662 p., 24,50 euros.

 
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