Ce qui se passe en France en ce moment

| Publié le : 07/02/2019

En Mai 68, on demandait l’impossible et on l’avait. En février 19, on demande le possible et on ne l’a pas. Au début des « gilets » jaunes, l’idée était qu’il s’agissait de « chemises » d’un nouveau coloris dont l’analogue n’était pas de bon augure, puis l’on se prit à penser que la vie quotidienne n’était pas de tout repos pour tout le monde et qu’il fallait le faire savoir. Enfin on se mit tout à coup à s’asseoir pendant des heures sous une tenteavec le président de la république qui n’avait peut-être pas prévu ce scenario dans son programme. Trois mois plus tard, toutes ces hypothèses sont honorables mais relatives. De ne pas pouvoir emmener votre enfant au cinéma parce que c’est trop cher ne fait pas de vous un fasciste. En revanche, de défoncer la porte d’un ministère à la Black&Decker ne vous mets pas contact avec le sens de l’État, du moins celui qu’on imagine. Et nul ne peut dire ce qu’il en sera dans les semaines à venir. Ce qui est certain, c’est qu’il se passe quelque chose. Mais quoi ? La com’ n’est pour rien dans ces histoires, elle donnerait même plutôt le sentiment de courir après. Le plus curieux, contrairement au préjugé, c’est tout simplement la bonne qualité des débats : dans quel autre pays d’Europe donne-t- on ainsi le sentiment d’une assemblée nationale en open bar? Il n’est guère que la Chambre des communes, à Londres, pour faire sentir de la sorte la voix du peuple, mais en « chambre ». À Londres, sitôt dehors, tout est normal. En France, c’est le contraire.

Souvenons-nous de l’exquis André Maurois des Silences du colonel Bramble qui disait : « Pour intéresser un Français à un match de boxe, il faut lui dire que son honneur national y est engagé ; pour intéresser un Anglais à une guerre, rien de tel que lui suggérer qu’elle ressemble à un match de boxe. » Nous allons voir peut-être surgir Mrs May gantée de boxe, ce qui est d’ailleurs le cas depuis un moment. Mais Maurois a raison : ce sont des abstractions – l’honneur, la colère, l’égalité, qui nous animent et si la mutilation de l’Arc de Triomphe a si vivement choqué les esprits, c’était d’abord parce que l’Arc symbolisait tout un langage qui se résume de ce mot étrange, mystérieux, la France. Il n’est que de relire (ou lire pour la première fois) la première page des Mémoires de guerre de Charles de Gaulle pour l’éprouver. N’oublions pas ce point capital pour les questions qui nous intéressent ici : c’est la littérature, en France, qui prend en charge la symbolisation des événements que vivent « les gens ». Si une certaine détresse a pu nous saisir l’hiver dernier, place de l’Étoile, c’était justement parce que nous nous trouvions tout à coup sans littérature pour interprète. François Sureau, dans un bel entretien récent au Monde, lundi dernier, a plaidé en ce sens. Que l’on se presse aux débats ne signifie rien d’autre : donnez nous à manger de la parole qui se tient, que l’on sache qu’il se passe bien quelque chose et non rien. Expliquons nous les uns aux autres ce qui nous arrive comme nulle part ailleurs en Europe. Cela est un point commun avec Mai 68. Le Français se distingue, il ne vit pas seulement de « mesures », il vit aussi de parole comme l’a bien vu le colonel Bramble. Il est inexact de dire que seules comptent les mesures concrètes s’il n’y a personne, un pays, pour s’en occuper. Or ce qui se passe en ce moment en France désigne clairement cet enjeu vital, hors de quoi il n’y aura plus qu’à tirer l’échelle et tenir la porte au nouveau maître.

Michel Crépu

 
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