"Bordel de vide"

Le blog de Michel Crépu | Publié le : 02/03/2018

C’est l’expression de la semaine, elle figure sous la plume de Philippe Sollers dans son dernier roman, Centre[1]. L’auteur y évoque les impressions de son épouse psychanalyste (on a le droit de penser à quelqu’un, mais ce n’est pas obligatoire et puis d’ailleurs ça n’a aucune importance.) L’auteur ressemble à ces promeneurs chinois d’aquarelle, qui observent la cascade pendant des heures. On les voit de dos, pour la plupart, penchés sur une sorte d’abîme. Le ciel est vaguement automnal, il va pleuvoir mais ce n’est pas sûr. Les choses n’ont guère changé, à vrai dire, depuis la délicate soirée chinoise, sauf que la scène a lieu en Europe, à Paris, dans un cabinet avec deux personnages, l’un parle, l’autre écoute. C’est une scène de la vie contemporaine qui n’a pourtant guère fait l’objet de descriptions précises. On imagine pourtant très bien un dessin un peu noir, à la manière d’un Valloton : La séance.

Valloton n’est pas chinois dans sa facture, mais il pourrait nous faire sentir la solitude du patient de passage. Nul doute qu’il ne faille rester très concentré pour suivre l’histoire qui se déroule dans le silence, ce « bordel de vide » qui pourrait peut-être un jour aspirer à une forme quelconque. Paris est un endroit propice à ce genre de méditation sans adresse. Paris ou Londres, où l’hiver est si accueillant au nuage de tabac qui emmène loin, vers l’Himmalaya. Qui est assis là ? Freud ou Sherlock Holmes, ou bien les deux, ou bien encore un autre inconnu. Au fait, que voit-on par la fenêtre du cabinet ? Un arbre, un toit, ou le ciel simplement. C’est déjà beaucoup pour faire face au « bordel de vide ». Comment peut-on se figurer une cacophonie aussi dépourvue de son ? Un chaos aussi invisible ? Soudain, comme sur le divan, on pense aux alpinistes anglais qui firent les premiers la conquête de l’Everest en mai 1952, John Hunt et Edmund Hillary. Hunt raconte les heures lentes d’ascension parmi un chaos de blocs de glace monstrueux. Un bordel de bordel. Un éternuement peut vous valoir l’écroulement sur votre sac à dos de mille tonnes de glace, il faut donc faire attention où l’on met les pieds. Le récit de cette expédition fabuleuse par John Hunt fut l’objet d’un livre magique qui figure peut-être sur l’étagère de votre psychanalyste : Victoire sur l’Everest[2]. Cela se lit avec la sensation unique de faire partie de l’équipe. Merci les gars.

Une fois revenus sur terre et récompensés d’un « Sir » par la reine, Hunt et Hillary durent répondre à de nombreuses questions. Une en particulier revenait sans cesse : « Pourquoi êtes vous monté là-haut ? » Et la réponse fusa, si claire, comme une fin de séance : « Parce que l’Everest est là. »

À la semaine prochaine.

Michel Crépu

 

[1] Gallimard, mars 2018, 128 p., 12,50€.

[2] Arthaud, 2014.

 
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