Booz réveillé

Le blog de Michel Crépu | Publié le : 14/12/2017

Jean d’Ormesson nous l’avait bien dit : il n’y a rien de pire, pour un écrivain connu, que de mourir le même jour qu’une star. On peut dire de ce point de vue que Jean d’O a décroché la timbale, on ne pouvait pas faire pire que tomber sur Johnny. Le téléphone sonne en haut de l’Arc de Triomphe, c’est Dieu qui appelle le père Hugo. « Quoi, qu’est-ce qu’il y a encore ? » Et Dieu : « «Booz, debout ! Johnny vient de mourir !! Préviens le petit d’Ormesson, et que ça saute ! » Le petit Jean d’O a eu juste le temps de faire déposer un crayon sur son cercueil que déjà, nous nous précipitions à la Madeleine pour pleurer le blues. Les médias, toujours si à la hâte de résumer, n’ont pas pris la peine de mentionner la belle messe qui avait précédé le rituel de la cour des Invalides. On y avait lu l’évangile de la résurrection de Lazare, qui convenait à la nature du défunt, amoureux des plaisirs, s’ennuyant déjà dans son tombeau froid. L’histoire d’un ami de Jésus mort depuis quatre jours et qui sort de son caveau pour aller se balader, c’est tout de même quelque chose qui pouvait exciter les médias. Le texte dit mieux, par la bouche du Christ : « qu’on le laisse aller ». Difficile de croire qu’aucun écrivain n’a jamais été tenté par l’envie d’écrire la deuxième vie de Lazare. Non celle d’un corps glorieux, mais celle d’un humain lambda, à qui l’on donne une deuxième chance. Lazare marche dans la rue, il va prendre un café et il verra pour la suite.

Depuis ces journées mémorables, chacun y va de son petit modèle interprétatif. Régis Debray trouve que Hollywood a rapté la flamme du soldat inconnu et Alain Finkielkraut, notre sentinelle nationale, trouve que la poésie de Hugo, c’est mieux, plus haut, que « Noir c’est noir ». Il est exact que Johnny n’ira pas en Pléiade, mais tout n’a pas été dit pour autant. Le sens symbolique qui accompagne certaines morts n’obéit pas forcément aux règles du goût choisi. Or il est un fait que Johnny a fait jeu égal, au moins en nombre de fidèles, avec l’auteur des Misérables : cela veut dire quelque chose qui ne nous paraît pas offense à la nature humaine déjà bien malmenée, la pauvre. Ni même l’Académie. Mais veut dire quoi ? « Les gens de peu », comme disait le merveilleux Pierre Sansot étaient à la Madeleine et l’on a bien remarqué que c’était la génération des fifties-sixties de Salut les copains, sans black, sans beur, très loin du rap et qui avait prévu les sandwiches en attendant le corbillard. On voit par là que l’histoire du rock and roll en France n’est pas encore complètement écrite, en dépit des efforts admirables de Michka Assayas[1] qui a plus fait pour l’ouverture de notre pays à l’anglais que des milliers d’heures de stage linguistique. Le président Macron, descendu sur les marches de la Madeleine en parachute, a bien cherché à dire quelque chose d’élevé, mais une sourde bronca l’en a dissuadé. On ne voulait pas de salades lyriques, on voulait « chanter la musique que j’aime », le blues et tout ce qui a marché avec depuis cinquante ans et plus. Il est curieux qu’un esprit avisé comme Régis Debray ne comprenne pas que si quelqu’un a rapté l’Amérique pour en faire sa chose émouvante au lieu d’être rapté par elle, c’est bien Johnny Hallyday. Nous n’avons pas eu un clone d’Elvis, nous avons eu en réalité un petit gars de Belgique qui rêvait de faire pareil sans se prendre pour, ce qui n’est pas tout à fait la même chose. Le clone n’est personne (il y en a beaucoup du chanteur), tandis que Johnny le jeunot timide n’osant pas répondre aux questions de la belle Line Renaud à ses débuts est furieusement déjà Johnny. Il était toujours un peu ridicule avec ses déguisements de biker et c’est justement ce ridicule qui sonne si juste. Qui est si bouleversant.

Chateaubriand, cité au moins trois fois aux Invalides comptait parmi ses amis chers le chansonnier Béranger, qui était une star du temps. Un genre de Brassens, si l’on veut. Et rien ne dit que Chateaubriand lui-même n’a pas poussé le refrain. Peut importe, il nous suffit de savoir que la chanson n’était pas tenue en mépris par l’auteur des Mémoires d’outre-tombe. Ce ne sont pas là des choses qui se reproduisent tous les quatre matins. Il faisait très froid, rue Royale, en attendant le rocker défunt. À un « fan » qui se trouvait là depuis la veille, on demanda : « vous n’avez pas froid, à rester ainsi ? » Et lui : « Johnny n’avait jamais froid, lui. » À la bonne heure. Il n’est pourtant pas très compliqué de comprendre ces choses au lieu de faire mine de ne pas sombrer dans la terrible aliénation et la confusion des genres. Du haut de l’Arc de Triomphe, Booz considère le million de fidèles et il se tourne vers son géniteur poétique en soupirant : « quand même, c’était une belle journée, je ne sais pas comment ils font. »

 

 

[1] Voir son formidable Nouveau dictionnaire du rock en « Bouquins » chez Robert Laffont.

 
Recevoir une alerte à chaque publication d’un article

Derniers articles

Patrick Modiano, un skieur glisse sur la neige
Il n’y a pas de moment plus magique, dans un roman de Modiano : c’est quand le narrateur, épuisé d’avoir en vain tant questionné les autres qui pourraient l’aider sur sa trajectoire, s’entend dire : « lui-même », dans la bouche de cette personne qu’il cherchait justement depuis des jours. Ici, dans ce dernier roman, M. Molllichi pourrait donner à son interlocuteur une bribe de clé, un bout de téléphone, un simple souvenir qui concerne Noëlle Lefebvre. C’est elle qui est au centre de l’enquête, et qu’on aimerait tant la voir pousser tout à coup la porte du bistro…

Woodstock et après Woodstock et après
La fin de l’été a vu célébrés les « cinquante ans » ans du festival de Woodstock. « Trois jours de paix, de musique et d’amour » : c’était le beau temps où les enfants de la Beat Generation écrivaient « free your mind » au revers de leur cartable. « Ouvrez votre esprit ». Que sont-ils devenus ? Les bons apôtres ne manquent pas de dresser le requisit impitoyable d’un naufrage de la civilisation humaniste occidentale, point d’orgue d’un long effondrement au travers duquel se glisse déjà le hideux visage de Charles Manson, assassin de Sharon Tate.

Qui a peur de Boris Johnson ? Qui a peur de Boris Johnson ?
Boris Johnson a beaucoup en commun avec Donald Trump, moins le temps nécessaire à incarner Boris Johnson que n’en avait Trump pour devenir Trump. Qu’a-t il en commun ? Quelque chose qui, devant les événements de la vie politique, se résume à peu près à la formule : « rien à foutre. »

> Tous les articles
Rechercher
Ok

Ce site utilise des cookies nécessaires à son bon fonctionnement, des cookies de mesure d’audience et des cookies de modules sociaux. Pour plus d’informations et pour en paramétrer l’utilisation, cliquez ici. En poursuivant votre navigation sans modifier vos paramètres, vous consentez à l’utilisation de cookies.