Bienheureux comme Blaise Pascal

Le blog de Michel Crépu | Publié le : 20/07/2017

Voilà la nouvelle la plus importante de l’été. Le pape François, jésuite, a élevé le janséniste Blaise Pascal au rang de « bienheureux ». « Bienheureux » est le dernier barreau avant le grade ultime de « saint ». Il faudra la bagatelle de deux ou trois siècles pour finir le travail. Mais que l’auteur des Provinciales devienne soluble sous les ors baroques du baldaquin de saint Pierre bouleverse comme la découverte d’une planète qu’on ne soupçonnait pas. On se précipite sur son exemplaire des Pensées qui ne quitte jamais le chevet du malade et immédiatement, c’est la féerie, les petits blocs de cristal pur qui brillent au soleil de juillet. Ce matin, par exemple : « Les hommes sont si nécessairement fous que ce serait être fou par un autre tour de folie de n’être pas fou. » Ou bien encore : « Les bêtes ne s’admirent point. Un cheval n’admire point son compagnon. Ce n’est pas qu’il n’y ait entre eux de l’émulation à la course, mais c’est sans conséquence. Car étant à l’étable, le plus pesant et le plus mal taillé n’en cède pas son avoine à l’autre, comme les hommes veulent qu’on leur fasse. Leur vertu se satisfait d’elle-même. » N’entendez vous pas ce brave animal souffler dans sa paille obscure ? Concret de Pascal, congé donné aux fioritures. Le cheval à l’étable, il semble que l’on puisse lui tapoter amicalement la croupe. Pascal a observé cela, il a peut-être tapoté lui-même. On aime cette simplicité de diamant restée inégalée.

Les Provinciales sont la plus belle charge ironique adressée à nos amis jésuites que c’est presque un péché d’en rire par devers soi. Qui veut apprendre ce que c’est que ridiculiser son adversaire doit apprendre par cœur quelques pages de ce merveilleux brûlot. Il n’y a personne comme Pascal pour mettre en lumière les mécanismes de la mauvaise foi, les paradoxes cruels qui font s’effondrer les certitudes les plus éprouvées. François Mauriac en a usé à satiété. Les Provinciales, c’est l’ironie avant Voltaire, servie au fer rouge par un homme qui connaît sa Bible, et qui l’aime. Ce qui n’est pas le cas de Voltaire, dommage pour lui. Ironie et profondeur, voilà le binôme pascalien. La profondeur de Voltaire ? Hum. Seul Montaigne est passé par là. Pourquoi pas un « bienheureux » Montaigne, ce serait parfaire le bouquet. D’ailleurs, il n’y a rien de plus émouvant, à la lecture des Pensées, que ces passages où Blaise cite Montaigne. On croirait entendre la voix de Pascal s’adresser à son grand adversaire par delà les abîmes effrayants. Et cela nous émeut, car avant d’être des « classiques », ils sont des hommes. Ils ont vécu, ils ont fait la traversée. On peut leur faire confiance, la journée commence bien. Le pape François fait preuve de fairplay de réserver désormais à Rome une chambre à perpétuité au plus grand écrivain français. La NRF est très touchée.

La nouvelle alliance jésuito-pascalienne va faire d’énormes dégâts sur le théâtre des opérations. L’angelot Macron, cas d’espèce en matière de vanité, devrait s’en apercevoir. Mais il est déjà bien tard. Il a déjà perdu la vue. Voyez donc comment, de la façon la plus pascalienne qui soit, le général de Villiers, démissionné d’une manière indigne par le petit vaniteux de l’Élysée, ne cesse de grandir à nos yeux. Ainsi marchent les ordres de la grandeur. Ce qui rabaisse fait monter er ce qui veut faire son Jupiter dégringole. 1 à 0 pour le bienheureux.

 

Michel Crépu

P.S. : À lire, les Pensées et les Provinciales, « Folio classiques », édition de Michel Le Guern.

 

 
Recevoir une alerte à chaque publication d’un article

Derniers articles

Un soir au Châtelet
On donne en ce moment au Châtelet Un américain à Paris, le chef-d’œuvre de Georges Gershwin dont Vincente Minnelli fit le film que l’on sait. Gene Kelly descend les Champs-Élysées comme un matelot faisant escale, il est heureux, la vie est belle. La coupe de son pantalon est simplement parfaite. Qui a donné à Dieu cette idée de créer Paris, un paradis sur terre ? On cherche encore la réponse. Ella Fitzgerald s’est elle-même posé la question, on pense à elle quand on entend redire pour la merveilleuse millionième fois « They Can’t take that away from me »...

Léonard, seul
Une exposition Leonard de Vinci se tient au Louvre, elle va durer deux mois. C’est l’expo monstre de la fin de l’année. Ceux qui voudront voir La Joconde en vrai devront prendre leur ticket, comme pour le reste, d’ailleurs. L’historien Alphonse Dupront voyait dans les cortèges de visiteurs d’expositions un équivalent des pèlerinages médiévaux. Au XIIe siècle, on traversait l’Europe pour toucher le tibia de saint Gontran. Aujourd’hui, rien n’a changé, sinon le tibia.

Julien Green, un petit rire derrière la porte Julien Green, un petit rire derrière la porte
Une vie de lecteur se compose de rencontres qui finissent par trouver leur place dans le long cortège des livres lus, retenus, aimés. Une certaine hiérarchie y impose ses choix, avec le temps. Il y a ceux du premier rang, et il y a ceux du second. Un troisième rang est même prévu, on peut y déjeuner pour pas cher, parfois mieux que dans certains endroits plus réputés. Il faut toujours vérifier par soi-même. Le Journal de Julien Green était du premier rang.

> Tous les articles
Rechercher
Ok

Ce site utilise des cookies nécessaires à son bon fonctionnement, des cookies de mesure d’audience et des cookies de modules sociaux. Pour plus d’informations et pour en paramétrer l’utilisation, cliquez ici. En poursuivant votre navigation sans modifier vos paramètres, vous consentez à l’utilisation de cookies.