Bernard de Fallois et Paul Otchakovsky-Laurens, la mort de deux grands éditeurs

Le blog de Michel Crépu | Publié le : 04/01/2018

Tête de félin malicieux, s’amusant toujours du conformisme aux profondeurs insondables, Bernard de Fallois tire sa révérence à 91 ans. C’est à lui que l’on doit l’édition du Jean Santeuil de Proust ainsi que du fameux Contre Sainte-Beuve, pièce capitale dans le débat sur l’acte littéraire, les conditions de son accomplissement. Proust, qui adorait lire Sainte-Beuve (il le trouvait « bouillonnant d’intelligence »), tenait en même temps qu’il y a dans l’acte littéraire une zone de solitude irréductible qui échappe à la détermination sociale, mondaine, religieuse. Il « reprochait » à Sainte-Beuve d’en être trop dépendant. On pourrait continuer la discussion sur ce point, en effet capital, toute la nuit. Sauf que de Fallois est mort et que nous n’avons pas encore le cœur à accepter de ne plus entendre son petit rire faussement étonné du tartuffisme ambiant. On reviendra sûrement sur cet itinéraire riche d’enseignements qui le mena de la direction générale d’Hachette à la création de sa propre maison d’édition. Retenons simplement ceci que Bernard de Fallois a été un éditeur libre, qui ne croyait qu’à ses propres goûts, n’hésitant pas envoyer paître Steven Spielberg qui voulait faire un film du best seller La vérité sur l’affaire Harry Québert sans se déplacer à Paris pour rencontrer son éditeur. Emmanuel Berl, Georges Simenon, Marcel Pagnol, Marc Fumaroli, Raymond Aron figuraient, parmi beaucoup d’autres, à son catalogue. Un catalogue qui avait de l’allure.

Le malheur vient à deux, cette semaine, alors qu’on apprend la mort accidentelle de Paul Otchakovsky-Laurens. D’une discrétion qui frisait l’ascèse, « Paul » était certainement l’un des plus fins connaisseurs de la littérature française contemporaine. La raison en est très simple : c’est qu’il lisait lui-même les textes qui lui parvenaient. Un incroyable lecteur, dont on avait pu mesurer l’amplitude à l’époque, chez Flammarion, de la collection « Textes », puis plus tard aux débuts de la maison POL (qui allait devenir P.O.L) où il fut le premier à publier Renaud Camus avant que leurs chemins ne se séparent. Il n’y avait pas de court-circuit, il y avait juste le désir de se fier aux seuls conseils de son propre goût intime, sans crainte d’aller au travers des « tendances » qui voudraient bien se rassurer, se donner des fétiches indicateurs. La tendance, il s’en fichait complètement à un point inimaginable. Seul le goût, assumé, revendiqué, publié. Rien d’autre à ajouter, pas de justification, pas d’explication tortueuse pour complaire à telle ou telle puissance. De là un catalogue stupéfiant de singularités successives où Marc Cholodenko se trouve le voisin de Charles Juliet, Marie Darrieussecq voisine de René Belleto, Jean-Louis Schefer, Leslie Kaplan, Emmanuel Carrère etc, etc. Bon courage à celui qui voudra trouver le fil conducteur de ce monde littéraire incomparable que Paul Otchakovsky avait réuni autour de lui, sans bruit, félin lui aussi à sa manière.

Ce qui impressionne et enchante tout à la fois devant cette aventure éditoriale, c’est sa netteté. Le fait d’avoir gardé inflexiblement l’échelle de mesure qui relie la personne humaine au livre qu’il a entre les mains. C’était là, comme en musique, la tonalité de base, une sorte de sine qua non. Si vous n’êtes pas capable de faire confiance à votre propre capacité intime de réception d’un texte, alors inutile de rester sur les lieux. Paul Otchakovsky-Laurens s’en va d’un coup, un peu à la manière de ces quatrièmes de couv’ ultra minimes dont il avait le secret. Comme pour laisser toute la place au texte, rien qu’au texte.

 

 
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