Beckett au clair de lune

Le blog de Michel Crépu | Publié le : 03/12/2015

Ce que Beckett eût pensé du grandiose congrès écologique mondial qui a lieu en ce moment même à Paris restera une des grandes énigmes de l’univers. Consolons-nous en lisant l’essai que Stéphane Lambert[1] consacre à l’auteur d’En attendant Godot. Chose remarquable en cet hiver de détresse, l’ouvrage de Stéphane Lambert est bon. Si l’on pense aux milliers d’ouvrages dont Beckett a été la victime, c’est un miracle. Car enfin, voilà une œuvre, c’est peu de le dire, qui ne laisse absolument aucune prise à celui qui voudrait – l’impertinent – faire preuve de brio herméneutique à son endroit. Ce qui s’appelle « se casser les dents ». On fait cent fois le tour de ces textes prodigieux que sont Comment c’est ou Le dépeupleur et on finit par jeter l’éponge. Ces mots ne s’en tiennent qu’à eux-mêmes, cette langue existe en elle-même, comme il n’y en a pas d’autre. Même Kafka, à côté, semble un marchand de barbe à papa spiritualisante.

Stéphane Lambert, n’écoutant que son courage, n’a pas craint d’entreprendre l’escalade impossible. Il a eu la bonne idée de retrouver Beckett en 1936 à la Kunsthalle de Hambourg, debout, fasciné devant le célèbre petit tableau de Caspar David Friedrich : Deux hommes contemplant la lune. Beckett et le romantisme allemand ? Voilà autre chose ! Et quelle période pour voyager au pays de Goethe ! Le vrai est que Beckett lisait l’allemand à la perfection, il circulait dans Goethe comme dans son jardin personnel. On voit cela dans le très beau livre d’Anne Atik, Comment c’était[2], évocation d’une amitié avec ce grand échalas d’irlandais. Il possédait la bibliothèque à la manière de son maître Joyce, mais en lui tournant le dos : à Joyce la polyphonie, à Beckett la monodie. Il est tout de même extraordinaire de penser que Paris a réuni en son sein de l’entre deux guerres les deux plus grands écrivains du xxe siècle. Beckett en Allemagne, c’est comme si nous décidions, après avoir écouté Schubert, d’aller voir sur place. Il est étonnant de penser que l’héritier sarcastique de Blaise Pascal a déambulé dans une Allemagne où retentissait déjà le pas de la botte nazie.

Stéphane Lambert, qui a écrit déjà sur Rothko et De Staël, évite – de justesse – le péril d’une lecture trop mystique. Beckett face aux deux compères nocturnes de Friedrich est avant tout un homme qui se sait appartenir, par nature, au monde de la limite. Il en avait, alors encore jeune professeur à Trinity College, fait une philosophie à la lecture du flamand Gueulinx, rescapé du xviie siècle spéculatif, pour qui l’homme est, en gros, condamné à se débrouiller avec les moyens du bord. Mais Beckett ne cherchait pas seulement une philosophie. Ce qu’il voulait, comme Lambert le dit justement, c’était de pouvoir donner une forme à sa détresse. Cela va plus loin que simplement devenir un disciple de Gueulinx ou un spécialiste de la peinture romantique allemande. Wladimir et Estragon, les deux clochards de Godot, ne sont pas les figurants d’on ne sait quelle allégorie antérieure dont le romantisme de Caspar Friedrich nous donnerait la clé. Ils sont Wladimir et Estragon, point à la ligne.

Il n’ y a pas de clé. Il y a simplement que nous sommes embarqués. Cette vérité sèche, Beckett en a fait son miel, sans céder ni aux sirènes de l’échappatoire mystique, ni à celles du sarcasme de commande, à la manière d’un Cioran. On rit beaucoup avec Sam, comme on rit au pub, après une journée de pluie torrentielle. Lambert évoque à la fin de son livre ces moments bouleversants où Beckett dessine la mémoire de son père, l’homme dont il tenait la main par les chemins et les collines, pour voir Dublin, de plus haut. C’est là, dans cette tendresse intime, noble, simple, que Beckett nous regarde comme les deux compères de Friedrich ont l’air de se demander ce qu’ils font là. Mercier et Camier, les deux autres compères du théâtre beckettien, nous donnent la réponse, en sortant de la gare comme Winnie surgit de son tas de boue dans Oh les beaux jours. Les deux paumés, valise à la main, sous un ciel d’encre, pluie battante : « On se croirait à Monaco. »

Michel Crépu.

[1] Avant Godot, par Stéphane Lambert. Éditions Arléa, 170 p., 18 euros.

[2] Anne Atik, Comment c’était. Souvenirs sur Samuel Beckett, Éditions de L’Olivier, 2003.

 
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