Avez-vous un soir pour Beckett ?

Avez-vous un soir pour Beckett ?
Le blog de Michel Crépu | Publié le : 27/09/2018

Ce sont des choses qui relèvent désormais de l’irrationnel, du délire simple. On enferme celui qui tient de tels propos : Samuel Beckett, l’auteur d’En attendant Godot, prix Nobel de littérature, n’a jamais donné la moindre interview, et c’est son éditeur Jérôme Lindon qui avait fait le voyage de Stockholm à sa place. On a le droit de trouver que Beckett aurait pu faire un petit effort. Ne pas aller à Stockholm recevoir sa médaille de Nobel n’est pas un exploit en soi. Il y avait simplement que Beckett, coutumier de la pénombre, ne se voyait pas en pleine lumière. Ou alors, refuser carrément, comme Sartre ? Pas son genre non plus, il y a dans le refus de Sartre la vanité idéologique de toute une époque, à quoi Beckett était étranger, ou alors discrètement. Toutes ces histoires sont bien loin de nous désormais.

Pour Beckett, beaucoup plus intéressant à scruter est l’absence totale d’interview. Nul n’imagine aujourd’hui une telle capacité de refus, qui rappelle du reste les refus de Michaux, fermant invariablement sa porte à ceux qui lui proposaient d’augmenter ses tirages. Un concurrent, tout de même : Blanchot. Mais le silence de Blanchot a quelque chose de lourdement métaphysique qui ne rend pas du tout le même son que le silence beckettien. L’auteur de Molloy, on s’en souvient, avait posté aux rédacteurs de Libé la mince réponse, à la question « Pourquoi écrivez vous ? » : « Bon qu’à ça ». Des générations entières de lecteurs (car le temps passe) se sont enivrées d’une telle sobriété, un comble d’élégance, comme on jette un mégot sans même se retourner, après avoir écrit un chef-d’œuvre.

La réponse de Beckett ne pouvait pas être plus strictement exact. Cela ne pouvait qu’étonner les non pratiquants de la prose beckettienne. En 2019, quelle est la place de Beckett ? Comme il a l’air de s’ennuyer sur la célèbre photo du pas de porte des Éditions de Minuit. Comme il paraît ailleurs. On rouvre au hasard Molloy, qui nous tombe sous la main et les phrases viennent toutes seules, comme des poissons silencieux : « Et cette nuit-là il n’était pas question de lune, ni d’autre lumière, mais ce fut une nuit d’écoute, une nuit donnée aux menus bruissements et soupirs qui agitent les petits jardins de plaisance la nuit, fait du timide sabbat des feuilles et des pétales et de l’air qui y circule différemment qu’ailleurs… » Ce genre de sublimités, tout lecteur de Beckett peut en faire l’expérience à chaque page. Et encore, « ce jardin chevauchant la terre des abîmes et des déserts »… Ce que nous disent ces phrases, si incroyablement libres et seules, c’est le caractère d’exception du langage. Un mot déplace le monde. « C’est peut-être le bruit lointain toujours le même que fait la terre et que les autres bruits cachent… »

Aujourd’hui, les livres de Beckett s’éloignent mais le « grand duc dans sa volière » continue de fixer droit le mur d’en face. Qui s’éloigne de qui, au juste ? « Je ne me tairai jamais », lit-on dans L’innommable. Dont acte.

 Michel Crépu

 
Recevoir une alerte à chaque publication d’un article

Derniers articles

Patrick Modiano, un skieur glisse sur la neige
Il n’y a pas de moment plus magique, dans un roman de Modiano : c’est quand le narrateur, épuisé d’avoir en vain tant questionné les autres qui pourraient l’aider sur sa trajectoire, s’entend dire : « lui-même », dans la bouche de cette personne qu’il cherchait justement depuis des jours. Ici, dans ce dernier roman, M. Molllichi pourrait donner à son interlocuteur une bribe de clé, un bout de téléphone, un simple souvenir qui concerne Noëlle Lefebvre. C’est elle qui est au centre de l’enquête, et qu’on aimerait tant la voir pousser tout à coup la porte du bistro…

Woodstock et après Woodstock et après
La fin de l’été a vu célébrés les « cinquante ans » ans du festival de Woodstock. « Trois jours de paix, de musique et d’amour » : c’était le beau temps où les enfants de la Beat Generation écrivaient « free your mind » au revers de leur cartable. « Ouvrez votre esprit ». Que sont-ils devenus ? Les bons apôtres ne manquent pas de dresser le requisit impitoyable d’un naufrage de la civilisation humaniste occidentale, point d’orgue d’un long effondrement au travers duquel se glisse déjà le hideux visage de Charles Manson, assassin de Sharon Tate.

Qui a peur de Boris Johnson ? Qui a peur de Boris Johnson ?
Boris Johnson a beaucoup en commun avec Donald Trump, moins le temps nécessaire à incarner Boris Johnson que n’en avait Trump pour devenir Trump. Qu’a-t il en commun ? Quelque chose qui, devant les événements de la vie politique, se résume à peu près à la formule : « rien à foutre. »

> Tous les articles
Rechercher
Ok

Ce site utilise des cookies nécessaires à son bon fonctionnement, des cookies de mesure d’audience et des cookies de modules sociaux. Pour plus d’informations et pour en paramétrer l’utilisation, cliquez ici. En poursuivant votre navigation sans modifier vos paramètres, vous consentez à l’utilisation de cookies.