Au théâtre ce soir

Au théâtre ce soir
Le blog de Michel Crépu | Publié le : 22/10/2021

La pièce a-t-elle commencé, ou bien sommes-nous encore en répétition avant la générale ?

À l’heure qu’il est, nul ne saurait dire qui joue le rôle de qui. Qui est M. Zemmour qui vient d’arriver sur le plateau ? Quand on lui pose la question, il répond en se référant au brave vieux RPR des années 1970-1980. Cela ne parle qu’aux intéressés qui ont connu cette époque, les autres demandent s’il s’agit d’un crustacé d’espèce non encore répertoriée. L’ombre du général plane sur la scène. Une ombre contrariée, désormais, puisqu’il n’y a plus véritablement d’interdit sur ce qu’on s’autorise à dire s’agissant du cas Pétain. Eric Zemmour a franchi sans trembler ce Rubicon capital. Le cas Pétain est un carrefour obligé. Ce qui se passe aujourd’hui, c’est une sorte de délitement, de banalisation, une transformation de l’événement historique en objet d’opinion, en objet tout court, comme une chemise Fred Perry. C’est l’éternel étau de l’incorrect et du correct, matériau de débat télévisuel ponctué du leitmotiv des sondages. En réalité rien n’a été pensé. La seule préoccupation est une stratégie du démarquage. À très peu de frais.

Souvenir, ici, du procès Papon à Bordeaux. Maurice Papon, l’ordonnateur de la répression anti-algérienne, la Seine servant de dépotoir. Dans le box, à Bordeaux, il s’exprimait dans un français poli. Il peut sembler à peine croyable qu’on ait jeté à la Seine des adolescentes qui n’avaient rien fait (et quand bien même…), à peine une dizaine d’années après la fin de la Seconde Guerre mondiale, sur les bords d’un fleuve chanté par les poètes, les bouquinistes toujours en train de ranger leurs « boîtes ».

Autre angle de vue, le documentaire « Apocalypse » par Isabelle Clarke et Daniel Costelle. L’histoire de la Seconde Guerre mondiale racontée en images par la voix de Mathieu Kassovitz, certaines images déjà vues, d’autre non. Le résultat est spectaculaire autant qu’inattendu. Ce qui est spectaculaire, c’est la multiplicité des visages. Visages de passants qui rentrent chez eux après avoir fait les courses, visages illuminés de ceux qui attendent le passage d’Hitler debout dans sa voiture découverte, visages de ceux qui vont mourir, de ces femmes nues serrant leurs enfants au bord de la fosse. Que pèsent de telles images aujourd’hui pour qui se soucie de penser son temps ? Poids indicible, réponse à la question de savoir si Pétain mérite de remonter à bord du cortège officiel. À Bordeaux, Papon expliquait que sans lui, c’eût été pire. Les images répondent, depuis leur lointain qui s’impose étrangement toujours plus fort. Et l’on voit bien que ce qui sépare de Gaulle de Pétain, dans cette circonstance historique, ce n’est pas le nombre de trains pour la mort, mais une façon proprement métaphysique de penser le désastre dont nous sommes aujourd’hui les héritiers. De Gaulle en a été capable (et c’est ce qui rend si désespérant son feu vert aux noyades des Algériens) : Londres, donc, plutôt que Bordeaux. Il n’y a rien à faire, cela fait une différence qui n’est pas seulement d’ordre géographique.

Michel Crépu

 
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