Arland ou Céline

Le blog de Michel Crépu | Publié le : 08/10/2015

Le spectacle d'un sot en pleine action est toujours une joie pour l'esprit. À peine venions-nous, la semaine dernière, de traiter du cas Arland, quelle ne fut pas notre surprise de découvrir qu'un certain « Brumes » avait traité du livre en 2014 sur son propre site*, le jugeant écrasé par la toute-puissance célinienne du Voyage au bout de la nuit. N'écoutant que son courage, notre blogueur anonyme se gaussait alors de la tiédeur arlandienne comparée à la frénésie de l'auteur de Mort à crédit. Force est de le reconnaître : Bardamu incarne quasiment à lui tout seul la déréliction d'un siècle égaré entre la tranchée de 14 et les camps de la mort. Qui en douterait ? Qui pour lui disputer cette place royale ? Personne, absolument personne. Et alors ? On se trouve ici en pleine lapalissade. Écrire que Céline bat Arland à plate couture c'est un peu comme si l'on disait que Rimbaud est plus fort que Paul Geraldy. Voilà qui rafle la mise à peu de frais.

Il y a pourtant quelque chose qui ne va pas dans cette victoire par K-O de l'auteur du Voyage. Sinon, à quoi tiendrait donc que nous sortons bouleversés de L'Ordre, remués au fond de nous-mêmes par une secousse qui n'emprunte pas aux vieilles ficelles de l'émotion à petit prix ? À l'époque de la parution du livre, Ramon Fernandez soulignait dans la NRF la maestria d'Arland, tout à fait en dehors du registre habituel de la psychologie. Et de fait, en dépit d'apparences « mélo », le roman d'Arland fait entendre une toute autre ligne mélodique. L'enchaînement des chapitres entraîne une succession d'intensités au lieu de faire jouer le banal ressort d'une intrigue romanesque. Et l'idée nous vient tout à coup qu'un Deleuze n'eût pas dédaigné la puissance incroyable de cette suite d'intensités. L'Ordre résonne d'un coup de sonde dans les eaux profondes : nul cri, nulle gesticulation de foire du Trône. Au contraire : tout est silencieuses tensions, montée en puissance de l'impossible, déchirement, apaisement, recommencement à nouveau de la tension. On en sort rincé, comme du dedans d'une fournaise provinciale, sans bruit mais non sans parole.

Notre blogueur de brume, tout barbouillé de sa certitude d'être dans le bon camp, est loin de tout cela. Il croit que le livre d'Arland est seulement « bien écrit » à la mode NRF de l'époque. Là est sa sottise, de s'en tenir à une perception de surface. Il ne sent pas la subtile finesse d'un récit aux antipodes de la fanfare d'apocalypse. Il est vrai qu'il y faut de bonnes oreilles. Depuis 1929, année du Goncourt pour Arland, il s'est passé beaucoup de choses dans l'univers littéraire français. Le roman d'Arland a coulé à pic, entre ces deux géants que sont Proust et Céline. Pourtant, le coup de sonde dans les eaux profondes a été donné : quelque part dans l'intimité d'une situation humaine, au cœur du grand bouleversement de l'entre deux guerres, Arland fait pressentir un monde bouleversant, vertigineux, soudain plus redoutable dans ce qu'il laisse pressentir que d'autres abîmes plus spectaculaires. À presqu'un siècle de distance, tout cela demeure dans une puissance d'ombre inouïe.

Michel Crépu

* https://brumes.wordpress.com/2014/06/12/les-esperances-decues-lordre-de-marcel-arland/

 

Commentaires

Olgi | 8 octobre 2015
Il est étonnant que l'auteur de ce blog en conspue un autre. Étonnant, troublant et... vaguement écoeurant. Hors le cadre juridique des injures injustifiées (loi sur la liberté de la presse, article 32), l'auteur, critique professionnel, néglige de replacer l'auteur de Brumes dans sa position d'amateur éclairé, clairement exposée dans l'introduction du blog. Quand l'amateur exprime ses impressions, son ressenti, son analyse volontairement subjective, et ce sur un auteur et un livre oubliés, le critique professionnel avait le choix entre le suivre dans la subjectivité ou préférer l'objectivité. Le critique choisit d'aller sur le terrain de l'amateur, ce qui valait de ramasser le gant en choisissant le camp de l'adversaire. Mais quand l'auteur de Brumes replaçait l'ouvrage dans son contexte et analysait l'intrigue romanesque, le professionnel sabrait et plaçait des formules définitives et sans justifications. « Ah non ! C'est un peu court, vieil homme ! » Ne pourriez-vous nous faire bénéficier de votre savoir, de votre culture, de ce qui fait de vous bien plus qu'un blogueur à la petite semaine, ce qui justifie vos fonctions, vos émoluments, votre place dans le microcosme littéraire français ? L'insulte, deux formules et envoyez, c'est pesé ? Allons donc, vous pouvez certainement mieux.

Michel Crépu | 8 octobre 2015
Cher monsieur des brumes, il ne faut pas vous sentir insulté. Un peu moqué, je veux bien et de bonne guerre. J'ai simplement trouvé que vous aviez trop facilement raison, pour pas cher. Alors dans ces conditions... Toutes mes excuses sincères si je vous ai blessé. Je vais continuer à vous lire, du coup.

Liévin | 13 octobre 2015
Cher Monsieur Crépu, bravo pour votre constance à soutenir l'œuvre de Marcel Arland. Comme je vous l'écrivais la semaine passée, il faut tout faire pour que les nouvelles soient rééditées... Nous comptons sur vous, vous etes bien placé ! Avec tout mon respect.

 
Recevoir une alerte à chaque publication d’un article

Derniers articles

Patrick Modiano, un skieur glisse sur la neige
Il n’y a pas de moment plus magique, dans un roman de Modiano : c’est quand le narrateur, épuisé d’avoir en vain tant questionné les autres qui pourraient l’aider sur sa trajectoire, s’entend dire : « lui-même », dans la bouche de cette personne qu’il cherchait justement depuis des jours. Ici, dans ce dernier roman, M. Molllichi pourrait donner à son interlocuteur une bribe de clé, un bout de téléphone, un simple souvenir qui concerne Noëlle Lefebvre. C’est elle qui est au centre de l’enquête, et qu’on aimerait tant la voir pousser tout à coup la porte du bistro…

Woodstock et après Woodstock et après
La fin de l’été a vu célébrés les « cinquante ans » ans du festival de Woodstock. « Trois jours de paix, de musique et d’amour » : c’était le beau temps où les enfants de la Beat Generation écrivaient « free your mind » au revers de leur cartable. « Ouvrez votre esprit ». Que sont-ils devenus ? Les bons apôtres ne manquent pas de dresser le requisit impitoyable d’un naufrage de la civilisation humaniste occidentale, point d’orgue d’un long effondrement au travers duquel se glisse déjà le hideux visage de Charles Manson, assassin de Sharon Tate.

Qui a peur de Boris Johnson ? Qui a peur de Boris Johnson ?
Boris Johnson a beaucoup en commun avec Donald Trump, moins le temps nécessaire à incarner Boris Johnson que n’en avait Trump pour devenir Trump. Qu’a-t il en commun ? Quelque chose qui, devant les événements de la vie politique, se résume à peu près à la formule : « rien à foutre. »

> Tous les articles
Rechercher
Ok

Ce site utilise des cookies nécessaires à son bon fonctionnement, des cookies de mesure d’audience et des cookies de modules sociaux. Pour plus d’informations et pour en paramétrer l’utilisation, cliquez ici. En poursuivant votre navigation sans modifier vos paramètres, vous consentez à l’utilisation de cookies.