Alors Saint-Ex ?

Le blog de Michel Crépu | Publié le : 26/10/2017

Jean-Claude Perrier vient d’écrire un singulier petit livre sur Saint-Exupéry aux charmantes éditions de la Table Ronde : Les mystères de Saint-Exupéry[1]. On dirait qu’il n’y a que ça, des mystères, dans la vie de cet homme, un grand égaré au milieu d’une époque qui n’était visiblement pas faite pour lui. Perrier qui sait tout sur ce drôle de bonhomme et qui a cerné de sa lampe torche les vieilles malles qui restent encore à ouvrir, nous montre un homme secret, qui n’a peur de rien. Dans le beau petit film sur lui qu’on doit pouvoir dénicher dans un coin d’Arte, on entend « Saint-Ex » évoquer à voix haute son ami Guillaumet abattu en 40 au dessus de la Méditerranée. Cette voix de Saint-Ex est bouleversante, rapide, sans effet inutile, nous ne sommes pas dans la pompe, mais plutôt dans le vestiaire où l’on enfile le blouson avant de partir en mission. Latécoère et les beaux jours de l’Aéropostale : Courrier Sud, Vol de nuit, livres poèmes d’une élégance extrême, vaguement énigmatique, avec toujours de l’inconnu gisant au fond. Cette voix disant quelque part : « il rentre à Bruxelles par le train de ce soir… » Phrase poème, phrase roman, merveille discrète. Il y avait donc un « train de ce soir »…

En parlant de blouson, Perrier croit savoir que Saint-Ex a prêté le sien à Jean Gabin sur le tournage de La grande illusion. On aime ce genre de détails. Cet homme semble avoir toujours les mains dans les poches, sanglé dans des gabardines seulement transportables à dos de mulet. Un séducteur, qui peut en douter, à passer dans le rayon de son regard noir qui s’ennuie à mort ? Aujourd’hui, la condescendance est de mise à son égard, coupable d’avoir écrit comme en se jouant le fameux Petit prince, qui se vend encore aujourd’hui à plus de mille exemplaires par jour. Il ne l’a pas connu de son vivant. Des brouillons pour une histoire qui a fini par trouver sa trajectoire posthume. Ironie du sort. Qu’eût il fait de ce triomphe ? A-t-il appartenu au « milieu littéraire » ? Autant essayer de l’imaginer en académicien. Des liens assez poursuivis avec les Claudel, mais les Claudel, ce n’est pas le milieu littéraire. C’est même le contraire. L’immense Paul Claudel est un voyageur comme Saint-Ex. À nous la solitude nocturne, avec le moteur de l’avion qui tourne et un orage qui approche. Que le milieu littéraire aille se faire foutre. Gide évoque Saint-Ex dans son Journal, d’une manière plutôt superficielle. Et puis Malraux, tout de même, via Louise de Vilmorin, qui eut « une histoire » avec Saint-Ex. Il y a là des circuits excitants.

Saint-Ex ou l’homme qui s’en allait tout seul, dans un sillage de femmes, Consuelo se détachant comme d’une couleur éclatante, violente même. Il y a aussi ce livre mystique et philosophique : Citadelle. Sourdement incompréhensible, avec des flambées, des visions. On sent l’homme qui cherche la sortie et qui la trouve à sa manière. On ne comprend pas pourquoi ça n’a pas marché avec De Gaulle. Ce dernier devait regretter, plus tard, de ne l’avoir pas reçu à Alger pendant la guerre. Oui, c’est bête. Mais Saint-Ex était très loin de tous, même de ceux qui pouvaient être des compagnons de bord, un Bernanos, par exemple. Cela devait être quelque chose d’être l’ami d’un tel homme. On conseille le blouson.

Michel Crépu

PS : un lecteur attentif de ce brave blog nous signale notre confusion de la semaine dernière, mélangeant le cimetière de Picpus avec celui des Carmes qu’évoque Langlois dans son beau roman Dieu en automne. Deux cimetières pour deux massacres distincts. Dont acte.

 

[1] 192 p., 7,10 €.

 
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