AGENDAS DU CORPS

| Publié le : 18/07/2019

La maison d’édition L’atelier contemporain, en tandem avec le Musée Bonnardet la Bibliothèque nationale publie un étonnant ouvrage[1] constitué des agendas du peintre entre 1927 et 1946. Pour Bonnard, ces agendas servaient au moins autant de petites planches à dessin que de lieux de rendez-vous au fil des mois. Parlera-t-on d’atelier de poche volant ? Pourquoi pas, volant au sens des jours qui passent et s’envolent par la fenêtre. Ouverte, la fenêtre, chez Bonnard, pour laisser entrer la lumière, s’en faire faire une alliée de chaque instant. En Normandie, à Cannes, n’importe où qu’importe : la splendeur a lieu sans demander la permission à quiconque. Sa femme Marthe est le motif privilégié : Marthe prenant son bain, en sortant, y entrant au contraire, et toujours dans la plus simple disposition des gestes, une sorte de trivialité de l’intime, le mot « trivial » ne recouvrant rien de vulgaire, au contraire, tant Bonnard ne cesse d’être dans un besoin permanent d’« attraper » la beauté fugace du quotidien. Il y a d’ailleurs quelque chose de presque filmique dans ces suites, comme une image qui se répète. Marthe prenant son bain c’est la Sainte-Victoire de Cézanne : la répétition du geste à saisir ce qui ne cesse d’être là est une course de vitesse avec l’instant. Une conquête de la beauté inépuisable. Plus les choses se donnent à voir comme n’ayant pas été prévenues, prises dans un respect de la surprise, plus l’immédiateté du beau est forte, impérieuse. Alain Lévêque, l’un des contributeurs au volume, insiste sur le terme de « finitude » : c’est le moins qu’on puisse dire à la vue de ces « crayons » où il n’est rien de plus saisissant que le désir de s’accorder par le dessin à un infini tremblement. Rien de plus fixe que ces scènes, rien de plus mobile, fuyant, comme se contredisant au moment même où un accord semble se faire voir, entendre. Pierre Bonnard, toutes ces dernières années a souffert de l’omniprésence des géants que sont Matisse et Picasso. Cette publication lui donne la première place, et l’on ne peut se retenir d’épier ces autoportraits si chinois dans leur énigme comme on épiait naguère les arlequins de Picasso si bouleversants dans leur désœuvrement, assis sur des chaises de paille comme des statues fatiguées. Impossible, là non plus, de ne pas penser à Giacometti et à ses têtes si mystérieuses dans leurs « brouillon ». Mais ce qui frappe surtout, c’est la façon dont Bonnard simplifie au maximum les données du problème visuel. Ainsi par exemple telle corbeille de pommes ou tel petit déjeuner laissé à l’abandon d’une table qui n’a pas encore été desservie. Aucun préparatif, aucun apprêt, aucun guet, ce qui intéresse Bonnard (et le mot est faible) c’est cette sorte d’incendie permanent du visible, le mélange des fruits, des étoffes, ce fourmillement, ce scintillement des miettes de pain, de la nappe rouge et or avec un orage montant à la fenêtre. Si la parenté avec Matisse s’impose dans un identique refus d’apprêter quoique ce soit, de vouloir prendre les choses comme elles sont. Cette parenté est au moins autant contredite tant le tracé de la ligne est indiscernable chez Bonnard alors qu’il est toujours la crête chez Matisse. Jamais de fourmillement chez Matisse, toujours la surface royale si nette dans ses confrontations avec d’autres surfaces. Chez Bonnard, au contraire, l’irradiation immédiate qui allume un feu du dedans et restituent à la toile un flux, un déversement permanent de lumière jaune, pourpre. On croirait que tout va se dissoudre et au dernier moment, cela prend, se distingue, sans cesser d’être pareil à un feu. Cela se désintègre et se recompose au même moment. Ouvrez ces carnets, prenez rendez-vous.

Michel Crépu

 

 

 

[1] Pierre Bonnard. Au fil des jours, agendas 1927-1946. Céline Chicha Castex, Alain Lévêque, Véronique Serrano.

 
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