À la place

| Publié le : 28/10/2020

Raymond Aron avait eu cette réplique à l’un de ses étudiants qui le pressait d’interpeller un haut membre de l’establishment politique : « demandez vous ce que vous feriez à sa place. » Aron a eu d’autres phrases plus étincelantes que celle-ci, qui sert beaucoup en fin de banquet agité. Mais justement : par sa platitude, son bon sens, son absence de phrase étincelante, elle nous paraît indispensable dans l’actuel chaos montant. Une infirmière à bout de souffle, questionnée sur ce qu’il conviendrait de décider déclare simplement que le confinement complet est la seule solution efficace. La simplicité de son propos nous touche. Elle n’est pas « chef de service » d’on ne sait quelle prestigieuse clinique, elle tente juste de parer au plus pressé, cela sous les petits rires avisés des connaisseurs. Est-ce trop demander à ceux qui ont déjà pris leur ticket pour le show de ce soir, du président en bras de chemise, de se mettre un instant « à la place » ? Et voyez son premier ministre qui retirerait bien volontiers sa cravate, tellement il fait chaud, mais qui n’ose pas. Quelqu’un veut-il s’ y coller, d’expliquer aux Français qu’il faut parfois aller à l’encontre des principes élémentaires de la charité pour pouvoir vraiment porter secours ? Cette pandémie est une école du cul par-dessus tête qui ne laisse aucune chance au jeu du petit malin qui sait mieux s’y prendre que les autres.

Il est déjà loin le temps où l’on battait de la casserole en l’honneur des combattants du virus. L’été radieux a passé sur ces bons souvenirs. Désormais, une sorte de vaisseau fantôme est à quai. Ne lui demandez pas où il va, il n’en sait rien. Il y va, c’est tout. La cloche sonne de la deuxième fournée, il y a un côté Nosferatu dans ce qui se déroule sous nos yeux. Ou serons-nous demain matin ? Pour la première fois depuis plus de cinquante ans, l’Europe ne sait pas de quoi sera fait son petit déjeuner de demain matin. Pour la première fois depuis très longtemps, elle éprouve une sensation d’inconnu. Cela fait drôle de ressentir une telle chose sur le Vieux Continent. Et inutile d’en appeler aux mânes de la grande histoire, ceux qui ont gagné leur bataille. Ils nous observent, ils voient comment nous tâchons de nous dépatouiller avec cela. Et ils voient comment nous avons à cœur de leur montrer que nous aussi, parfois, nous savons nous « mettre à la place de… »

Nul ne peut dire quand cela finira, à part monsieur Raoult. Il est même possible qu’il faille se résoudre à l’idée que cela ne finira jamais. Ce serait alors le bouquet, mais comment savoir, si cela ne finira jamais ? Il faudrait être comme M. Raoult qui s’adresse à nous comme d’un autre bord. Quelle commisération dans son regard ! On doit lui rappeler ses années d’étudiant quand il ne savait encore rien. « Quand je pense que j’étais comme eux » se dit-il, en promenant son regard sur nos pauvres habits d’apprentis ! Heureusement, nous avons sous la main notre exemplaire des Provinciales de Giraudoux qui écrit ce genre de phrases : « Le soir, vers cinq heures, quand l’odeur des sureaux et le vent d’Est sont montés dans ma chambre, nous fermons les fenêtres pour les y garder toute la nuit. »

Qui pense encore à Giraudoux ? Plus personne. « Le soir vers cinq heures », cela sent son couvre-feu.

De loin en loin, sur les quais, on trouve encore un exemplaire de ses Provinciales qui ne ressemblent pas à celles de Blaise Pascal. Giraudoux raconte dans ce petit livre magique qu’un jour de vieille grippe, confiné dans son lit, il cherchait une pensée qui le fasse pleurer. En vain se présentaient à son esprit toutes sortes de scènes malheureuses. Puis soudain, la vision d’un petit couteau perdu dans un champ « où il y avait une mare, des barrières, des ombres de poiriers », petit couteau « que je devine si rouillé, si désorienté entre le gravier et les herbes, que c’est, mon Dieu, à désespérer… » Dédions la mémoire de ce petit couteau rouillé à tous ceux qui, dans une chambre de malade, ne savent pas quand cela finira.

 
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