2015, année Grand Siècle

Le blog de Michel Crépu | Publié le : 18/06/2015

Eh oh les amis, et si on fêtait le tricentenaire de la mort de Fénelon ? Plutôt que de courir après des anniversaires foireux, la célébration du « cygne de Cambrai » aurait autrement de l'allure. Les toxicomanes du Grand Siècle, au premier rang desquels nous nous flattons d'appartenir, pourraient faire de ces trois cent ans matière à réjouissances. Il faut dire que 2015 est une année terriblement Grand Siècle, puisque Louis XIV pris congé des humains le 1er septembre de la même année. Automnal adieu. Fénelon meurt le 7 janvier, en plein hiver. On imagine un feu dans la cheminée du palais épiscopal, à Cambrai. L'auteur de Télémaque, best-seller durant tout le XVIIIe s'éteint doucement, l'air de rien, suprême d'élégance austère, nimbée d'une imperceptible insolence. Plus personne, aujourd'hui, n'a idée de cette querelle avec Bossuet, dite du « Pur amour ». Pour résumer au Stabilo, mettons que Fénelon tenait que l'on peut aimer sans arrière pensée, s'abandonner, trouver tout bien, quelles que soient les conditions. Bossuet tonnait le contraire. Il y avait une femme entre eux : Jeanne Guyon, dite « Madame Guyon », l'auteur oubliée des Torrents spirituels. Elle et Fénelon faisaient équipe dans cette extraordinaire défense du « pur amour ». Fénelon était plus discret, plus prudent ; Madame Guyon n'y allait pas par quatre chemins. Elle ne craignait pas d'écrire que si Dieu voulait qu'elle aille en enfer, eh bien elle était prête pour les flammes. De tels propos épouvantaient Bossuet : si l'on acceptait ne fût-ce que l'hypothèse d'une acceptation positive de l'enfer, où allait-on ?

Ces affaires semblent indéchiffrables à nos esprits modernes, revenus de tout. Cette question du « pur amour » est pourtant bien intéressante. Ce ne sont pas nos amis psychanalystes qui diront le contraire. À l'époque, Bossuet obtint à Rome condamnation des thèses vertigineuses du couple Fénelon-Guyon. Mais c'était une condamnation du bout des lèvres. Quand on y regarde de près, on voit que tout le monde était agacé par les colères incessantes de Bossuet. Fénelon était plus fin, plus subtil et cela aussi énervait Bossuet. Fénelon fut condamné à regagner son palais épiscopal de Cambrai, il avait en réalité gagné une bataille décisive, et vertigineuse en effet : celle du sujet humain irréductible, du « moi » autonome. Il est curieux de penser, trois siècles plus tard, que si Fénelon a gagné la bataille sur le front théologique ; c'est quand même Bossuet qui détient le pompon sur la question du style et de l'écriture. Paradoxalement, c'est le défenseur de l'institution qui se montre le plus « moderne » au maniement de la plume. Mais les avis sont partagés sur ce point. (Il n' y a rien de plus exquis que de passer une soirée entre amis à disputer de savoir lequel des deux, de Fénelon ou de Bossuet, est le meilleur.)

Saint-Simon écrit de Fénelon dans ses Mémoires : « Je n'ai jamais connu Monsieur de Cambray que de visage. » Une telle phrase m'enchante. On pourrait passer la journée à traduire cette connaissance « limitée » du visage par lui-même. (Nous disons aujourd'hui « de vue », qui est très plat.) Dans la NRF de juin, Jakuta Alikavazovic a donné sur cette question des vues fort pénétrantes, quasi féneloniennes dans leur approche de l'énigme humaine – et rien n'est plus énigmatique qu'un visage. Nous autres de l'an 2015 promenons sur ces aventures passées des yeux de myopes bienveillants. Puisse ce tricentenaire ouvrir les fenêtres un peu plus en grand. Ça vaut la peine.

Michel Crépu

* Éditions Gallimard, 2015.

 

commentaire

saintmars | 19 juin 2015
Ça redonne un peu de chaleur et du baume au cœur de lire ceci. On veut vite reprendre Bossuet et Fénelon pour ouvrir l'espace un peu glauque et morne... mais pas désespéré... Merci à vous. Tout est dans le titre de votre blog : il se suffirait presque à lui-même ! E. de Saintmars

 
Recevoir une alerte à chaque publication d’un article

Derniers articles

QUI LE SAIT ? QUI S’EN SOUVIENDRA ?
C’est un entretien de Giscard avec Frédéric Mitterrand. On a vu cela à la télévision, sur la chaîne parlementaire. L’ancien président parle de littérature et de poésie, il récite le poème de Baudelaire, le fameux « vert paradis des amours enfantines ». Le ton est posé, calme, sans la moindre affectation rhétorique. On écoute les vers arriver les uns derrière les autres, comme on déroule un papier chinois. La voix de Giscard ne résonne pas, elle dépose. Le poème de Baudelaire est un des plus beaux.

REDA, DERNIERES NOUVELLES DU FOND DE L'AIR
Jacques Réda publie ses chroniques écrites pour la NRF entre 1988 et 1995. Cela nous fait penser à ce pharmacien de province qui contenait ses poudres tout là haut sur l'étagère où se trouvaient déjà les anciens traités de médecine. Il ne faut pas s'y tromper toutefois, car derrière les bocaux étiquetés dans le latin de La Fontaine, on trouve encore de ces pochettes, rangées elles aussi, dans l'ordre qui sied à l'amateur de jazz qu'est Jacques Réda, "Jack the Reda", entre Lester Young et Count Basie.

Joe Biden, humilité, élégance
L’actualité américaine nous étonne par sa façon de remonter à travers les années. L’épisode Trump est-il à peine refermé que la silhouette de Joe Biden occupe désormais le cadre. Il serait difficile de trouver symétrique plus inversé : Trump était vulgaire et menteur, Biden est élégant et humble. Il pourra servir de modèle d’instruction à tous ceux qui aspirent à faire carrière dans la politique. Ce ne sera pas très difficile, car Biden n’est pas un acteur complexe. Ce qui domine, chez lui, c’est un effet de clarté.

> Tous les articles
Rechercher
Ok

Ce site utilise des cookies nécessaires à son bon fonctionnement, des cookies de mesure d’audience et des cookies de modules sociaux. Pour plus d’informations et pour en paramétrer l’utilisation, cliquez ici. En poursuivant votre navigation sans modifier vos paramètres, vous consentez à l’utilisation de cookies.