« L’Amérique m’inquiète »

Le blog de Michel Crépu | Publié le : 10/11/2016

À l’instar de la duchesse de Guermantes, dans La recherche, se confiant à voix basse : « la Chine m’inquiète », nous pouvons nous écrier de notre salon du Ritz : « l’Amérique m’inquiète. » C’est bientôt l’hiver. Il pleut sur Paris, il pleut sur nos souvenirs d’il y a huit ans quand Barack bondissait sur la scène, l’élégance même. Tout cela a passé plus vite qu’un délavé d’aquarelle et la duchesse de Guermantes est partie se coucher en attendant le décompte des voix.

Le roman merveilleux était pourtant annoncé : chœur des anges avec Bill au saxophone, montée aux cieux de la First Lady de l’histoire américaine, pluie radieuse de roses envoyées exprès de Dieu lui-même qui, comme chacun sait, protège l’Amérique à mort. Cependant, il y a un changement de programme. À la place qui voyons-nous ? Un maquignon rougeaud, inculte, rusé et grossier, toujours prompt à mettre les rieurs de son côté, parlant des dames sur un ton que la duchesse de Guermantes eût fait mine de ne pas relever. Ou bien d’un simple : « ma chère, Donald ne se tient plus. »

Rusé, certes. Voyez comme le pachyderme a relooké son coloris capillaire au moment de sa première prise de parole as the winner. Il a déjà commencé à faire de la politique. C’est que Donald Trump a désormais rendez-vous avec la réalité. Or celle-ci ne ressemble pas aux farces hilares qui l’ont accompagné durant sa campagne. Elle aurait plutôt l’allure d’une petite cousine de province qui touche à tout sans demander la permission. Le pachyderme saura-t-il faire preuve de cette profonde légèreté à laquelle on reconnaît le primus inter pares ou bien la petite cousine Reality va-t-elle le faire tourner en bourrique ? Il est vrai que de l’éléphant au baudet, il n’y a que le pas d’un sabot.

Personne, en Europe, ne sait qui est Donald Trump. Tout ce que l’on peut dire est qu’il n’est pas un politicien, mais un homme d’affaire. Pour sa mise sur orbite électorale, tâtant à la fois de l’évangélisme extrême-droitier et du Wikileaks post-moderne de Julian Assange. Tout cela bien entendu au nom du nettoyage des écuries d’Augias. Donald Trump n’a eu qu’à se servir sur le plateau que lu offrait le couple Hillary - Bill Clinton, réincarnation à l’américaine de ce que nous connaissons ici avec le couple Balkany, la compétence diplomatique en plus. Mais cette fois, la compétence n’a pas suffit à calmer l’exaspération devant l’interminable chapelet de e-mails privés qui n’avaient rien à faire dans un tiroir du Bureau Ovale. Donald Trump a eu pour lui de capitaliser cette frénésie de transparence morale qui tient lieu de tout. Pour combien de temps ?

Et maintenant l’Amérique va s’éloigner de nous, nous qui l’aimons tant. Ces huit ans passés avec Barack Obama ont été une leçon de patience et de modération, n’en déplaise à ceux qui jurent encore aujourd’hui qu’il suffisait de bombarder Assad, à Damas, pour en finir avec le diable. Le président américain de l’époque sut faire preuve d’anticipation en se refusant le plaisir d’une victoire facile. On peut être sûr que l’actuel président aura de quoi nous montrer comment on fait avec le diable.

Michel Crépu

 
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