Éloge du mouton

| Publié le : 11/06/2020

Comment sommes-nous passés de l’un à l’autre ? Du tohu-bohu au silence.  Un moment, l’on a senti  cela, qu’il y avait un invité en plus qui évanouissait tous les autres. Et cet invité, c’était le silence. Silence que nous n’avions encore jamais entendu. Normal, pour un couvre-feu, le premier, sûrement depuis la guerre d’Algérie, si l’on excepte, plus récents,  les soirs de banlieue de l’époque Villepin Premier Ministre. Silence de guerre, rue de Rivoli, long serpent désert, traversé par quelques lézards qui habitaient là et nous ne le savions pas. Silence de couvre feu aux abords du parc Montsouris, abandonné aux grandes herbes, à des hululements de forêt vierge à la manière du Douanier Rousseau. On ne pouvait pas entrer, c’était interdit. Il fallait longer la grille que la tempête de l’an 2000 avait tordu en accordéon. Ce qui nous plaisait – et nous plaît toujours, c’était le belvédère en allant vers la Cité internationale. Où sont passés les deux cygnes noirs, les canards colverts à la patte verticale comme un fût de lampe de chevet ?
Il n’y avait plus personne. Du couvent des sœurs visitandines qui jouxte le parc, nulle psalmodie ne montait, pour le pardon de nos péchés. On eût dit que les moniales avaient pris leurs quartiers d’hiver, en un lieu secret. Pour nous autres manants, il fallait nous contenter du hibou à confesse. On ne peut rien lui cacher.
Alors le masque... La fameuse querelle du masque. Au début, ce n’était que moqueries, sarcasmes, telle ministresse désinvolte,  se récriait au ridicule d’en porter un. Et puis ces applaudissements tous les soirs, aux fenêtres. Chaque fenêtre livrait un nouveau visage, c’était digne et discret. Au bout d’une minute chacun rentrait dans son home. Et si inhabituelle aux Français, cette discipline de pasteur luthérien… Qu’est ce que cela voulait dire ? Voyez ces moutons,  s’exclame Bernard-Henri Lévy dans un pamphlet récent1, qui n’en revient pas de tant de frilosité disciplinaire. Voyez comme ils n’ont rien de plus pressé que de se serrer les uns contre les autres, s’insurge l’auteur de La Barbarie à visage humain. Comme il était étrange, pourtant, ce paradoxe : ce sont les moutons du « staying at home » qui ont gagné la guerre contre le virus de mort. Et les partisans de la vie se sont soudain retrouvés complices de mort. Comble de paradoxe : avoir du courage, c’était de n’en pas avoir. Inutile de jouer au fanfaron du « même pas peur », rester plutôt au coin de la cheminée, en attendant que passe le monstre invisible ?
Il y aura eu ce paradoxe  terrible qui oblige à tourner le dos à l’aimé que l’on quitte, qui reste seul dans la chambre devant une longue nuit.  Le paradoxe d’un « confinement » qui est une arme de combat. Nous n’avions jamais autant entendu parler de ce mot de « confinement », mot laid, illisible. Il n’y avait donc pas moyen d’en trouver un autre ? « Confiné », cela peut marcher dans une lettre de Voltaire, et Voltaire eût sans doute réglé son compte à la bestiole. Voltaire masqué. Le masque ? Non pas une arme, mais simplement un moyen. Au vrai, Il n’y avait nulle moutonnerie dans ce repli complet derrière un bout de chiffon. Bien au contraire. Mais tout se passait comme si avoir du courage, c’était justement ne pas en avoir. Les « responsables », qu’ils soient en haut ou en bas de l’échelle, n’ont pas failli, nous semble- t-il. Rarement situation n’aura été aussi complexe à dire, à démêler,  à défaire. La moutonnerie était ailleurs, chez ces enfants gâtés, incapables de renoncer, l’espace de quelques centimètres,  à leur goûter chocolat sur les bords du canal St Martin. Ces benêts qui ne juraient que par la fête.
Ces journées incroyables, c’était tout le contraire de la posture romantique habituelle - d’ailleurs refusée par les « héros » soignants, qui avaient autre chose à faire que jouer à Urgences. Il a fallu faire les choses à l’envers, aller contre les réflexes coutumiers. Revendiquer un égoïsme sanitaire faisant du soignant épuisé un Machiavel de la maladie. Tout s’est passé comme si nous avions reçu une leçon de poésie nocturne et un cours de morale concrète, où il n’y a pas de place pour hésiter, osciller.  Pour la poésie, c’est ce qui nous reste de plus mystérieux, ces rues que nous croyions connaître et qui se montraient soudain comme la « ruelle ténébreuse » du conte de Jean Ray (à moins qu’il ne s’agisse de Michel de Ghelderode ?), ces portes cochères qu’on n’avait jamais vraiment vues et qui allaient s’ouvrir enfin. Pour la morale, la politique, un exercice vertigineux de la décision qui devrait faire date.  Mais qui peut le dire ? Mieux vaut laisser la question pendante.  Ne pas trop attendre de l’inusable « lendemain » à la voix cassée. On sait simplement que ces choses ont eu lieu. On peut à présent les réfléchir, les méditer. Il y a là une perche à saisir, peut-être plus profitable que les emballements lyriques à la mode de Mr Hulot, cette fois sans vacances.  
 

1. Bernard-Henri Lévy,  Ce virus qui rend fou Grasset , 104 p. 8 euros.

 
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