Victor Serge. Mexico aller simple

Le blog de Michel Crépu | Publié le : 23/11/2017

Bien sûr, en lisant les lettres de Victor Serge envoyées de Mexico à sa femme Laurette Séjourné pendant la guerre (nous sommes en 1941), on pense à Léon Trotski, dont Serge était un proche, connu pour son hostilité à Staline, raison de son départ en exil, une fois dissipée l’illusion soviétique. C’est là toute une histoire de la « gauche révolutionnaire » qui ne tiendrait pas dans les limites de ce brave blog. Anne-Laure Brisac, directrice de la remarquable maison d’édition Signes et Balisespublie ces lettres[1] d’un exilé malheureux qui attend que sa femme puisse le rejoindre. Serge a embarqué avec sa fille Jeannine (d’un premier mariage avec Liouba Roussakova en URSS) à Marseille sur le navire Capitaine Paul-Lemerle, le voyage va durer six mois, ponctué de nouvelles improbables, d’incertitudes sur le sort de la jeune femme. Mais cette traversée a aussi quelque chose d’irréel, elle baigne dans une étrange beauté. L’exilé fait halte à Port-au-Prince, à la Havane, ce sont à l’époque des lieux paradisiaques, hors de l’histoire, saisis dans une espèce de fantasmagorie. Parfois il y a des défilés militaires au soleil, qui tiennent du carnaval. Le soir, sur un quai, ce qu’il voit, c’est une « mer noire à l’horizon, chaude, grondante, pleine de requins, parcourues de nuages électriques ». Mais il s’émerveille aussi à la vue de gens paisibles « qui sont le soir à se balancer en silence dans leurs fauteuils ». Victor Serge, qui a un vrai talent d’écrivain, sait donner à ces tableaux de nulle part une allure à la Hopper, images tellement irréelles qu’elles ne suffisent pas à apporter la consolation désirée. La seule consolation, ce serait l’arrivée de Laurette, mais le visa traîne, les autorités américaines ne se bousculent pas pour accueillir des gens à l’improbable curriculum vitae politique. Elle-même semble donner l’impression parfois qu’elle n’a peut-être pas si envie de venir, mais c’est Serge qui interprète son silence, bouillonne dans sa tête avec ces mauvaises pensées (et nous avec lui, car nous n’avons pas les lettres de réponse à Victor). Laurette finira par arriver et finalement passer sa vie entière à Mexico, anthropologue et ethnologue, où elle mourra en 2003. Serge, lui meurt après la guerre, en 1947. Il caressait l’idée d’un retour en France qui ne se fera pas. Sur le navire d’exil hors d’Europe, il y avait aussi André Breton, le peintre Wifredo Lam et Claude Lévi-Strauss, qui le racontera plus tard dans Tristes tropiques. C’est une histoire connue depuis longtemps mais dont nous avons ici un témoignage douloureux, émouvant, d’une rare sobriété dans l’expression. On a de Victor Serge un portrait au crayon par son fils Vladi, en train d’écrire à sa table, reproduit dans le présent volume. C’est un dessin modeste et précis à la fois, qui dit très bien la qualité émotionnelle de ce recueil. Toutes ces lettres disent la solitude, l’espoir de retrouver enfin Laurette, elles disent les espoirs de courrier déçus, les retours à la maison par les rues mouillées à attendre une semaine de plus... La vie quotidienne d’un homme avec son manque dans sa poche comme un vieux chiffon qui n’en peut plus.

[1] Victor Serge et Laurette Séjourné, Écris-moi à Mexico. Correspondance inédite 1941-1942, Éditions Signes et Balises (224 p., 17€). Texte établi, transcrit et édité par Françoise Bienfait et Tessa Brissac. Précédé de « Victor Serge au Mexique : le dernier exil », d’Adolfo Gilly.

 

 
Recevoir une alerte à chaque publication d’un article

Derniers articles

Critique or not critique Critique or not critique
M. Patrick Kechichian, honorable correspondant de ce blog a tempêté dans un courrier que les archives nationales veilleront à garder secret. « Non, non et non » a-t-il protesté, Jean-Pierre Richard était bel et bien un « critique littéraire » et il n’est que de relire les pages innombrables que Richard a consacré à un nombre incalculable d’auteurs contemporains, de Michon à Modiano, nous citons les plus nobles, pour se convaincre que sa fringale d’auteurs à se mettre sous la dent herméneutique était insatiable.

Jean-Pierre Richard le généreux Jean-Pierre Richard le généreux
Curieusement, l’annonce de la mort de Jean-Pierre Richard a fait de lui un « critique littéraire », ce qu’il n’était absolument pas. Au sens le plus précis possible de ce terme, Richard était un essayiste, c’est-à-dire quelqu’un qui cherchait à extraire d’une forme donnée la matière d’une interprétation tout à la fois esthétique et philosophique. Là où le simple critique exprime son goût ou son dégoût, valorise ses emballements sans trop s’attarder, l’essayiste qu’était Richard s’enfonçait plus loin dans la forêt du sens.

JEAN STAROBINSKI, L’AUDACIEUX PAISIBLE
Dans son bureau de Genève, où il recevait les visiteurs, Jean Starobinski (« Staro » pour tout le monde), qui vient de mourir à l’âge de 98 ans ne semblait pas éprouvé par le poids des ans ni des travaux. À la voix douce et précise, il avait cette façon si particulière d’engager la conversation en ayant l’air de donner la parole à son interlocuteur. C’était une manière d’assumer son identité intellectuelle d’humaniste, le dernier de ce calibre. Mais là non plus, Jean Starobinski n’en rajoutait pas.

> Tous les articles
Rechercher
Ok

Ce site utilise des cookies nécessaires à son bon fonctionnement, des cookies de mesure d’audience et des cookies de modules sociaux. Pour plus d’informations et pour en paramétrer l’utilisation, cliquez ici. En poursuivant votre navigation sans modifier vos paramètres, vous consentez à l’utilisation de cookies.