Une décision

Une décision
Le blog de Michel Crépu | Publié le : 09/08/2018

Il n’y a sans doute plus que Patrick Besson pour se souvenir de l’étrange Jan Palach, s’immolant par le feu un certain 16 janvier 69, en plein cœur de Prague. L’idée était sans doute de protester contre l’intervention soviétique du mois d’août précédent. On écrit « sans doute » », car Palach était un jeune homme très discret qui n’a pratiquement rien laissé derrière lui, que des cendres. Anthony Sitruk, aux éditions du Dilettante* est parti à sa recherche et il a bien fait. Sinon, il n’y aurait eu personne. Même Besson, dans son article de Match sur l’intervention (du 26 juillet au 1er août) n’y a pas pensé, c’est bête. On le sait bien que cette histoire est en train de devenir illisible. Alors quand il y a une chance de braquer la torche, ça vaut la peine. Mais Besson n’avait pas de torche sous la main, on ne peut pas tout avoir.

Les communistes d’hier ressemblent à des sous-notaires de province, on nous explique régulièrement qu’ils se sentent humiliés alors qu’ils ont apporté tellement de choses en plus du Goulag. Et aujourd’hui, Vladimir Poutine s’occupe de soigner leur ego blessé, tout le monde comprend et compatit. L’Histoire s’écrit à coup d’amour-propre blessé, elle n’a que faire d’écrire la vérité, cette guenille. Et puis avec quoi l’écrire ? Il n’y a pratiquement pas de photos de Palach, braquer la torche sur son cas revient à se pencher sur un puits sans fond où nul n’aura l’envie de descendre. À quoi bon, il est tellement trop tard. En un sens, c’est presque une chance pour l’imagination : pas moyen d’éviter d’avoir à imaginer une vie perdue, si secrète, si intimement décidée. Kafka, puisqu’il faut bien l’appeler sur les lieux, se serait sûrement penché sur son cas. On relit Le Procès et jamais l’histoire qui y est racontée n’aura paru plus terrifiante : Joseph K est convoqué un « dimanche matin » et il y va, renonçant au pic nic prévu. Un dimanche matin ! Tout est déjà résumé là, dans ce dimanche impitoyable auquel Joseph apporte son concours. Car que se passerait-il, s’il n’allait pas au rendez-vous ?

Oui, oui, on sait, cela fait cliché d’introduire Kafka dans le décor. On ne pourrait pas le laisser tranquille, pour une fois ? Il paraît qu’il s’amusait beaucoup, avec ses amis, à la vue du pauvre Grégoire transformé en petit cancrelat et les mésaventures de Joseph K lui arrachaient, dit-on, des larmes de rire. Une prochaine Pléiade, dans une nouvelle traduction de Jean-Pierre Lefebvre, nous promet de bonnes soirées en perspective. Palach est lisible comme un personnage de Kafka. Une sorte de « champion de jeûne » à sa façon. Comme s’il avait décidé, en son fors intime, de se fixer un objectif inatteignable. Et il l’ a fait. Titre possible : Une décision.

* 192 p., 16,50 euros

 
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Il n’y a sans doute plus que Patrick Besson pour se souvenir de l’étrange Jan Palach, s’immolant par le feu un certain 16 janvier 69, en plein cœur de Prague. L’idée était sans doute de protester contre l’intervention soviétique du mois d’août précédent. On écrit « sans doute » », car Palach était un jeune homme très discret qui n’a pratiquement rien laissé derrière lui, que des cendres. Anthony Sitruk, aux éditions du Dilettante est parti à sa recherche et il a bien fait.

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