Un bon conseil

Le blog de Michel Crépu | Publié le : 26/01/2017

Ce qui est bien, en littérature, c’est que l’on peut se rendre service les uns les autres. On se « passe » les livres qui nous ont fait relever la nuit. Ainsi notre ami Jean-Pierre Dandrelin ne manque-t-il jamais une occasion de nous avertir – surtout quand il est lui-même l’auteur d’un nouveau livre. Ohé les amis s’exclame-t-il de son vélo sans gluten, et il faudrait tout arrêter pour l’entendre nous vanter un obscur recueil de poésies qui renvoie, en réalité, à son livre à lui. Sacré Jean-Pierre qui ne perd jamais le Nord. Il faut dire que Jean-Pierre n’a jamais peur d’exaspérer son entourage. C’est une grande force. Comme dit notre cousin Gustave : il y a une prime aux emmerdeurs. Pour nous autres, natures délicates, ce point est difficile. Plutôt périr qu’emmerder. Quel dommage, au fond. Mais que voulez-vous.

Un livre en entraîne un autre qui en entraîne un autre encore et ainsi de suite. Il n’est rien de plus fascinant que d’épouser la course de cette rivière perpétuelle qu’est le commerce de la lecture. Un commerce infini qui ne s’interrompt que brièvement le temps d’une petite pause. D’une voix l’autre, ainsi vogue cette charmante galère qui ne craint rien tant que les points de vue de prétendus habilités. Habilités à quoi ? À la musique d’un texte ? À cette inflexion, à peine visible, qui décide pourtant de tout un monde ? Il n’y a pas d’école pour devenir « critique littéraire » : la seule école, c’est le « tas », la montagne chaotique des volumes les uns sur les autres. Impossible d’éviter la montagne. Et pourquoi donc l’éviterions-nous ? Plutôt s’enfoncer dans la montagne que rester comme un badaud au dehors, à attendre que cesse la pluie. D’ailleurs justement, Mme de Oliviera vient de donner une nouvelle traduction de La Montagne magique de Thomas Mann, aux éditions Fayard. Eh bien c’est incroyable comme le texte peut varier d’une traduction l’autre. Celle de Mme de Oliveira restitue la musique sarcastique de Thomas Mann, sa cruauté grinçante, à mille lieues d’une prose lourdement romantique. Notre ami Jean-Pierre en sort tout ébarnouflé (c’est un mot qu’il vient d’inventer). Il se répand en vifs reproches sur la critique qui ne fait pas son travail. Il n’en revient pas d’être « tombé » sur le roman de Mann pratiquement en se cognant la tête contre une étagère trop basse. Ce qu’il faudrait, s’exclame-t-il en enfourchant son vélo, c’est quelqu’un qui soit capable de nous donner de bons conseils de lecture. Même pas un point de vue critique. Juste un signalement, sobre, sec, ne demandant pas son reste. Un conseil en bois de chêne, qu’on peut poser sur le bord de la cheminée. Fiable, discret, efficace. Ça doit bien exister quelque part, soupire le cher Dandrelin.

Une sorte de bon oncle cordonnier, un peu comme Papy Ours brun, fumant sa pipe près de l’âtre. Lui, au moins, derrière sa bouffarde, serait de bon conseil. On pourrait lui demander n’importe quoi, il aurait toujours quelque chose à proposer. Ce ne serait même pas un travail au sens classique, rémunérable. Juste une bouffée bleuâtre de bon tabac. Ce serait merveilleux. Jean-Pierre rêve tout haut. Il y aurait une petite maison au fond des bois, entourée de lapins, d’écureuils et de quelques sangliers égarés sur la route. Jean-Pierre serait là, dès l’aube, à ranger les vieux volumes lus par des générations de lecteurs. On pourrait toquer à sa porte, il serait là, bienveillant, disponible. Inutile de prendre un rendez-vous. Ce serait vraiment bien. Allez on le fait, disons-nous à Jean-Pierre. C’est une belle journée qui commence. La petite annonce est prête : « Cherche un bon conseil de lecture, prière de transmettre à la loge, la concierge est dans les escaliers. »

Michel Crépu

 

 

 
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