Un beau soir

Le blog de Michel Crépu | Publié le : 18/07/2018

Le beau soir diffère essentiellement du « Grand Soir » en ce qu’il ne manifeste nullement l’intention d’organiser un Jugement dernier. Un Jugement dernier réservé bien sûr aux coupables, aux mécréants et dissidents de toute sorte. Le beau soir ne tient pas à disposer d’une majuscule de fonction. Il se contente de gagner la coupe du monde de football. Ce n’était pas joué, c’est le cas de le dire. Autant vouloir extraire d’une montagne d’aiguilles entremêlées, cette aiguille et nulle autre. Le moment, l’instant de la victoire réside dans cette merveilleuse jouissance d’avoir su patienter jusqu’au moment hic. C’est le moment de gloire que ne connaît pas le Grand Soir, toujours si inquiet que quelqu’un manque au défilé. Quelque anicroche vient toujours gâcher la cérémonie du Grand Soir, il reste toujours un malveillant à supprimer qui salissait la belle harmonie. Au lieu que le beau soir exulte en son moment précis de joyeuseté commune. On dirait l’une de ces classes d’école, à la fin de l’année, comme il y en avait autrefois, avant la guerre de 14. Ils sont tous là, de la classe des « bleus », rudement contents d’avoir décroché la timbale. Et puis voilà.

Aussi bien, quelle n’aura pas été notre surprise, le jour de la descente des Champs, de constater que ces champions n’avaient pas de noms. Seulement des prénoms, affichés sur les parois de l’Arc de Triomphe. Imagine-t-on un instant des joueurs aussi fameux de Raymond Kopa, Johann Cruyff, le célèbre brésilien Pelé sans leurs noms ? D’ailleurs, le prénom de Pelé est imprononçable, même en brésilien. Il lui aura donc fallu un nom simple, qui permettait précisément à ses admirateurs de le nommer. Alors pourquoi ce refus aux bleus, condamnés à n’exister que par des appellations pseudo nominatives ? La foule innombrable des Champs (même la NRF y était) n’avait d’égale que celle-là même qui avait accueilli le général de Gaulle, un certain jour d’août 44. On voit dans les images d’archives, le képi du général rouler sur l’écume des vivats comme un petit esquif balloté par la tempête. Il n’y a que le foot pour susciter un tel phénomène d’exultation collective. Pourquoi lui, et lui seul ? À cause de sa simplicité ? Il suffit, après tout, de mettre le ballon dans la cage et tout le monde est content. Il est vrai que dans les favelas, on shoote dans des boîtes de conserves en pensant qu’on joue la finale. Ce n’est pas au tennis que l’on renvoie la balle comme une canette de bière.

Autre sujet d’étonnement. L’absence des « bleus » au balcon du Crillon, attendus par les supporters depuis le début d’après midi, sous un soleil de plomb. Que les bleus vinssent saluer la foule du haut du balcon, c’était moins compliqué à organiser qu’un déplacement de tabouret à la cour de Louis XIV, raconté avec force détails par le duc de Saint-Simon. Il faut croire pourtant que Saint-Simon aurait jeté l’éponge devant la difficulté. Le chef du protocole a fait savoir simplement que cette visite au balcon (comme il y a 20 ans avec Zidane) n’était pas prévue. Ah bon ? Le chef du protocole dicte maintenant à l’événement ce qui est prévu pour lui et ce qui ne l’est pas ? Et puis le président de la République n’avait-il pas dit que s’ils voulaient rester à dîner, il y avait encore des merguez dans le frigo ? Les 500 000 personnes qui attendaient dehors n’avaient qu’à se procurer des sandwichs, on leur enverrait une belle photo à la une de Match. Tout cela est naturellement désolant de vulgarité et sera absorbé dans le torrent d’images qui n’a pas cessé de déferler depuis. Demeure cette image irréelle, inouïe, d’un bus au milieu des fumées de carnaval avec à son bord ces créatures d’un autre monde : ainsi le narrateur de la Recherche, faisant son entrée à l’opéra pour y entendre la Berma, éprouve-t-il la sensation de se trouver soudain plongé dans l’univers des dieux. Au rond-point des Champs, là, tout près de l’endroit où le petit Marcel joue à la barre avec Gilberte…

Michel Crépu

 
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