Tzvetan Todorov, maître de l'humanisme

Le blog de Michel Crépu | Publié le : 16/02/2017

Le mot « humanisme » a-t-il encore le moindre sens pour nous autres qui découvrons chaque jour les mille et une facettes de l’hypocrisie, de la tartufferie, du mensonge érigé en principe de fonctionnement politique ? C’est bien là sa faiblesse, à ce pauvre mot d’« humanisme » : on veut bien de lui, mais à suspendre au mur du salon comme le portrait d’un vieil oncle sympathique. On baille d’ennui à l’annonce de sa venue. Ce que nous voulons ce n’est pas de l’humanisme, mais de la distraction, des émotions fortes, des flammes, des déclarations fracassantes. L’humanisme, au rebours de tout ce fatras, est un baromètre de tempérance, d’équilibre. Un modèle, ô horreur, de voie moyenne. Affriolant.

Tzvetan Todorov, qui vient de mourir, était justement un fervent humaniste. Linguiste, professeur de littérature, philosophe, il ne craignait pas de dire par exemple « qu’il n’y a pas de honte à revendiquer la voie moyenne ». Quelle horreur. Né en Bulgarie en 1939 – une année spéciale –, Todorov avait fini par venir vivre en Europe de l’Ouest au tournant des années 60. Il avait fondé avec Gérard Genette la célèbre revue Poétique qui fut la Bible des étudiants en lettres et on espère bien qu’elle l’est encore. Son Introduction à la littérature fantastique allait de pair chez lui avec un bon usage de l’analyse structurale. Jamais de jargon terrorisant, mais un maniement souple des lois du langage. Les joies de l’analyse structurale allaient bien à cet homme qui avait connu la contrainte totalitaire et savait de quoi il parlait quant à la notion toute bête et insaisissable de sens.

Parti du structuralisme, Todorov chercha ensuite à réconcilier l’essentiel de l’héritage européen au sein d’une philosophie héritée de l’esprit des Lumières. Auteur d’un brillant essai sur Benjamin Constant, Todorov se voulait un homme des Lumières au temps du xxe siècle : c’est-à-dire un homme qui ne se voile pas la face, un homme qui sait combien l’héritage humaniste s’est montré incapable d’empêcher le pire sur le Vieux Continent. Cette contradiction majeure, il n’est pas exagéré d’écrire que Todorov en avait fait son affaire. Elégant, fin, aimable, nous l’avions vu il y a trois mois, dévasté par la maladie, venir en personne au micro de France Culture parler d’Oscar Wilde.

Sa mort n’a pas entraîné de mouvement de foule, elle est passée presque inaperçue. Nous étions pris par d’autres clameurs, la misère des affaires, comme une insulte à la vie commune – titre d’un de ses meilleurs livres. Il n’était pas un humaniste béat, mais averti, familier de l’ombre tapie sous les bonnes intentions. Son essai sur Goya à l’ombre des lumières demeure de ce point de vue un véritable modèle dans la tradition de l’essai. L’annonce de sa mort fait naître en nous un sentiment de profonde gratitude.

 

 
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