Trump-Macron, le mammouth et le colibri

Le blog de Michel Crépu | Publié le : 26/04/2018

Comme elle est intéressante cette « tournée » américaine d’Emmanuel Macron ! On dirait les Beatles faisant leurs débuts vers 1963, quand on ne les connaissait pas encore très bien. Il fallait voir, hier, la foule des étudiants de l’université de Washington pour mesurer le décibel de notoriété macronien. Jusqu’où cela ira-t-il ? Ce qui est intéressant, c’est la façon dont le mammouth Trump oscille sur sa base : les préférences idéologiques ne sont pour rien au travail souterrain de l’affinité amicale. C’est même presque un classique de la littérature : Swann soupire, à la fin d’ Un amour de Swann : « et dire qu’elle n’était pas mon genre… » Il a aimé une femme qui l’agaçait par ses clichés kitsch. Dans le cas qui nous occupe ici, la raison politique est obligée de faire une place à quelque chose qui ne relève pas de la politique « politicienne ». De quoi s’agit-il, alors ? Deux bêtes de scène se reconnaissent à l’odeur de poudre, une complicité de winners qui ne tient plus la référence idéologique qu’au deuxième rang. Cela peut avoir des résultats inattendus. Ou finalement rien. Swann soupirant, au final, est « gros Jean devant ».

Trump a été élu sur la base d’un soutien électoral outrageusement marqué à droite. Il ne peut pas ne pas en tenir compte dans ses activités diverses. Mais on se trompe bien sûr, à considérer le mammouth trumpien comme une brute épaisse de préjugés. Les préjugés sont comme un duvet de plumes qui volètent autour du monstre, sujets à la moindre brise. Cela n’est pas pour autant aussi rassurant qu’on le souhaiterait : les partenaires du jeu mondial, Russes, Chinois, Iraniens, n’ont que faire de l’amitié naissante entre l’Américain et le petit frenchie, nouveau La Fayette. À moins que le petit frenchie se montre aussi persuasif et développe une camaraderie de bon aloi avec l’héritier de la Perse antique. Ce serait le bouquet.

En attendant, il faut reconnaître au frenchie un aplomb que ses prédécesseurs n’étaient pas en mesure de déployer. Macron est le colibri juché sur l’oreille du mammouth. Il le picore, il l’amuse. De plus, son anglais est juste assez parisien pour séduire à la fois Wall Street et ses électeurs français qui n’en reviennent pas. En bras de chemise, comme pour un masterclass, Emmanuel Macron ne mégote pas sur la marchandise, il est un infatigable voyageur de commerce qui sait ce qu’il veut vendre : une modernité d’après les grands soirs. Adieu aux prophéties du monde paradisiaque, bonjour les conquêtes de terrain où seul le résultat compte. L’exploit absolu serait qu’il arrive à faire aimer l’Europe. Ce qui manque encore ? Un zeste d’incarnation supplémentaire. La compétence ne peut servir à elle seule de nouveau transcendantal. L’enjeu, désormais, est la construction d’un nouveau Discours, avec un D majuscule, fruit philosophique d’une expérience historique inédite. Tout est possible, même d’aimer l’Europe, quand le colibri bluffe le mammouth.

Michel Crépu

 
Recevoir une alerte à chaque publication d’un article

Derniers articles

Critique or not critique Critique or not critique
M. Patrick Kechichian, honorable correspondant de ce blog a tempêté dans un courrier que les archives nationales veilleront à garder secret. « Non, non et non » a-t-il protesté, Jean-Pierre Richard était bel et bien un « critique littéraire » et il n’est que de relire les pages innombrables que Richard a consacré à un nombre incalculable d’auteurs contemporains, de Michon à Modiano, nous citons les plus nobles, pour se convaincre que sa fringale d’auteurs à se mettre sous la dent herméneutique était insatiable.

Jean-Pierre Richard le généreux Jean-Pierre Richard le généreux
Curieusement, l’annonce de la mort de Jean-Pierre Richard a fait de lui un « critique littéraire », ce qu’il n’était absolument pas. Au sens le plus précis possible de ce terme, Richard était un essayiste, c’est-à-dire quelqu’un qui cherchait à extraire d’une forme donnée la matière d’une interprétation tout à la fois esthétique et philosophique. Là où le simple critique exprime son goût ou son dégoût, valorise ses emballements sans trop s’attarder, l’essayiste qu’était Richard s’enfonçait plus loin dans la forêt du sens.

JEAN STAROBINSKI, L’AUDACIEUX PAISIBLE
Dans son bureau de Genève, où il recevait les visiteurs, Jean Starobinski (« Staro » pour tout le monde), qui vient de mourir à l’âge de 98 ans ne semblait pas éprouvé par le poids des ans ni des travaux. À la voix douce et précise, il avait cette façon si particulière d’engager la conversation en ayant l’air de donner la parole à son interlocuteur. C’était une manière d’assumer son identité intellectuelle d’humaniste, le dernier de ce calibre. Mais là non plus, Jean Starobinski n’en rajoutait pas.

> Tous les articles
Rechercher
Ok

Ce site utilise des cookies nécessaires à son bon fonctionnement, des cookies de mesure d’audience et des cookies de modules sociaux. Pour plus d’informations et pour en paramétrer l’utilisation, cliquez ici. En poursuivant votre navigation sans modifier vos paramètres, vous consentez à l’utilisation de cookies.