Tintin a une âme

Le blog de Michel Crépu | Publié le : 24/03/2016

Vous rentrez chez vous, la journée de travail est terminée. Vous êtes dans le métro avec les autres. Les autres sont votre journal du soir : vous les lisez pendant qu’on roule vers Raspail. C’est la seule grande expérience philosophique qui vaille par les temps qui courent, de se trouver ainsi en présence de son semblable. D’être vous-même l’un de ces autres que vous scrutez vaguement en ce moment, tandis que le convoi s’arrête et que la voix du chauffeur prévient les voyageurs d’une « panne de courant. » La pensée vous vient, fugitivement, que votre dernière heure a sonné : c’est possible puisqu’elle a bien sonné pour vos voisins de Bruxelles et qu’elle sonnera à nouveau un de ces jours à Londres, Berlin ou Paris. Pourquoi pas pour vous ? C’est cela, être un autre : quelqu’un à qui il arrive les mêmes choses qu’aux autres.

Maintenant vous voilà chez vous, la voix du roi des Belges vous parle soudain, depuis le fond du poste. C’est la guerre, vous n’avez pas entendu un ton de voix pareil depuis 1914. Vous restez debout, éberlué, à entendre des mots de tragédie comme si vous alliez vous réveiller au sortir d’un mauvais rêve. Le roi des Belges s’appelle Philippe, il adopte un ton grave et posé, observant les intervalles entre deux phrases. Vous retenez une chose en particulier : qu’un Européen doit avoir confiance dans son essence européenne, faite d’audace, de tolérance, d’esprit libre, de goût de la beauté pour rien. L’européen ne doit pas, à aucun, prix, se sentir coupable d’être européen. Sinon, ce n’est pas la peine de faire des réunions interminables qui se terminent toujours en eau de boudin. On sent cela, quand on traverse Bruxelles à bord du Thalys, et que la tête de Tintin surgit tout à coup d’entre les buildings du grand marché international. Tintin dans son pull bleu clair, flanqué de l’éternel merveilleux Milou. Ce soir, il porte le visage ensanglanté de l’Europe. Qui l’eût cru, n’est-ce pas, que Tintin et Milou porteraient un jour le visage de l’Europe ensanglantée ?

Personne ne peut dire quand cela finira. Personne ne peut dire quand cessera l’expérience de prendre le métro sans être sûr d’arriver à bon port. Certains de nos voisins moyen-orientaux y sont rompus, passés parfois à la mitrailleuse en sortant de la messe ou d’une mosquée qui n’est pas dans la note requise. C’est le xxie siècle qui imprime sa marque, genre : « je vais vous montrer ce que je sais faire, dans le style ignoble qui envoie tout le monde au tapis. » Ce siècle est déroutant dans sa façon d’innover une nouvelle guerre invisible, aux antipodes des combats de jadis. Tout cela, c’est du passé, comme à Eylau, d’où revient Jean-Paul Kauffmann[1] et où Napoléon a si mal gagné sa bataille qu’on peut dire que ce fut sa première défaite. Quel roman, ce xixe siècle, où l’on peut se tuer encore comme dans l’Iliade ! Que nous en sommes loin ! Il paraît que Salah Abdeslam pleurait le soir du Bataclan et que sa ceinture était vide de cartouches. Lui ou un autre. Entre frères, on ne sait plus qui est qui. Il avait la tête ailleurs sans doute, peut-être même trouvait-il cette affaire absurde ? Difficile, parfois, de trafiquer à la fois l’héroïne et aller au paradis dans un bain de sang. On aimerait bien le savoir, à quoi pensait Abdeslam ce soir-là dans le secret de son âme, puisque normalement, il a une âme.

Tintin, en tout cas, en a une.

Michel Crépu

[1] Outre-terre, Editions des Équateurs.

 

 
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