Sur la route

Le blog de Michel Crépu | Publié le : 22/10/2015

Hier soir, en une du Monde daté 21 octobre, cette photo d’une foule d’hommes, de femmes, d’enfants marchant sur une route. Sont-ils des prisonniers qu’on emmène en captivité ? Pas exactement. Ce ne sont pas des détenus, ce sont simplement des gens qui ne savent pas où aller. Détenus, ils le sont, du sort de la guerre qui les a jetés hors de chez eux. Ils ne demanderaient pas mieux que de rester à la maison – en Syrie, en Irak, au Pakistan – mais il n’y a plus de maison. Alors ils marchent en rangs serrés à travers les champs, les forêts. C’est l’Europe pleine d’odeurs merveilleuses des chemins de randonnées avec ses écureuils, ses biches, ses renards. Encore quelques semaines et l’on y ira en chantant.

Parfois, la caméra s’attarde sur un visage en pleurs de petit garçon, banalités de ce genre qui font l’ordinaire depuis la fin de l’été. D’abord saisie par ce défi de l’autre dont parla si bien Emmanuel Lévinas, le philosophe de Totalité et infini, l’Europe se retrouve dans la peau d’un épicier qui n’aime pas qu’on lui vole ses oranges. À Paris, où règne le triumvirat de la nouvelle intelligentsia Onfray-Zemmour-Finkielkraut, on ne craint pas de parler de « sans-frontiérisme », cela sans doute dans l’idée de railler le réflexe de charité qui a précipité les « gens » au chevet des réfugiés. Le triumvirat possède son cheval journalistique de bataille avec l’hebdomadaire Marianne. La question en couverture de cette semaine est sans appel : « Peut-on encore débattre en France ? » Question d’une rare vulgarité quand on recense le nombre d’articles et de points de vues (sans parler des livres) qui circulent sans cesse dans les journaux, sur la toile. Le triumvirat pensant fait penser à des mioches barbouillés de confiture, criant au scandale parce que le service de chocolat n’est pas assez rapide.

Du côté des « politiques » – ce qu’il en reste –, tout se joue désormais à l’aune de Marine Le Pen. Comme il est loin le temps où la même Marine Le Pen s’indignait des miettes cathodiques que les commensaux de la veille lui laissaient en pitance. Maintenant, elle choisit elle-même ses interlocuteurs, les approuvant ou les refusant à sa guise. Spectacle ahurissant d’un renversement de pouvoir où Cambadélis et Sarkozy se retrouvent, d’un commun accord, dans la posture de nains tambourinant à la porte pour qu’on daigne leur ouvrir.

Encore combien de temps avant que tout s’effondre complètement ? Vite, appelons Feydeau au téléphone, qu’il nous redonne son sens exquis des situations difficiles. Ne voilà-t-il pas son personnage de mari benêt, dans La dame de chez Maxim, flairant quelque entourloupe à l’annonce d’une maternité de sa femme pour le moins miraculeuse, en nouvelle sainte Vierge. Ce saint Joseph de boulevard ne voudrait pas finir dans la peau d’un cocu. Il réclame une explication, c’est bien le moins. Et elle, impériale : « Et qu’est-ce que ça peut faire, puisqu’il n’y a pas d’autre ! » Lacan enfoncé à plate couture. On se frotte les yeux à la pensée qu’une telle jouvence a pu jaillir d’un Paris heureux qui n’existe plus que dans les livres. On en reparlera. Il y a des munitions dans les soutes.

Michel Crépu

P.S. : Une bévue nous a fait écrire la semaine dernière que Michel Corvin, préfacier de l’édition Folio classique de la pièce, était mort dans l’indifférence générale. Faux : les bonnes fées de Folio classique me rappellent l’article de Francis Marmande, paru dans Le Monde du 24/08/15. Dont acte.

 

commentaires

Le Lorgnon mélancolique | 22 octobre 2015
Je vous trouve un peu sévère avec Alain Finkielkraut. L'inclure dans un package Onfray/Zemmour est injuste, il a peu à voir avec ces agités, il est un « veilleur » qui sort depuis plus de trente ans l'intelligentsia (ou ce qui en reste) de son sommeil satisfait et oublieux du monde tel qu'il va...

P/Z | 22 octobre 2015
Votre compte rendu de la scène de La Dame de chez Maxim n'est pas tout à fait exact. C'est madame Petypon qui est dupée. Son mari est complice de la Môme Crevette qui a joué le rôle de l'ange Gabriel. Ce qui n'enlève rien à la force de la réplique.

Paul-Jean | 23 octobre 2015
Vous savez combien j'aime vous lire, mais je vous demande respectueusement quelle intelligentsia vous respectez ? Car je ne vois pas d'écrivain-philosophe que vous retenez, que vous citez, qui donnent selon vous un avis éclairé sur tous les événements qui nous accablent. Merci.

 
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