Soljenitsyne, « quel bonheur » !

| Publié le : 22/11/2018

Journal de la Roue Rouge[1], à la date du 7 février 1973, un an avant son expulsion d’URSS : « Aujourd’hui, pendant ma promenade matinale, j’ai vu se dégager l’idée que j’étais complètement mûr (et c’est juste le moment !) pour terminer le Cinquième Épilogue. Quel bonheur ! » C’est un passage parmi d’autres et le « parmi d’autres » fait ici loi, tant on a l’impression de flotter en plein océan. Aucun autre écrivain n’a atteint de telles proportions dans l’art de construire un « roman ». Colloque vient de se tenir à la Sorbonne à l’occasion du centenaire de l’auteur de L’Archipel du Goulag. Bon moment pour faire le point avec ce géant à moitié déjà oublié.

Soljenitsyne dit sans cesse « mon roman ». Il lit Nabokov en parallèle – La Défense Loujine, admirant les subtilités de l’auteur de Lolita, se voyant à côté comme un besogneux. Ce qu’il y a en tout cas de formidable, avec la parution de ce Journal, c’est qu’il permet enfin au lecteur d’entrer dans la salle des machines. La salle des machines, c’est l’atelier de création qui précède tout. Il est bon d’en appréhender la température, de prendre son temps pour cela. Soljenitsyne, avant d’être, pour les siècles des siècles, le tombeur du communisme, est d’abord un écrivain, un poète, un comique. On s’excuse de rabâcher ces évidences, mais elles sont nécessaires. L’univers « romanesque » de Soljénitsyne tout compris, de La Journée d’Ivan Denissovitch aux volumes de la Roue Rouge en passant par L’Archipel du Goulag, constitue la grande Comédie Humaine du XXe siècle. Soljenitsyne lui-même, n’hésite pas à convoquer Dante pour faire le point sur son travail. Il en a les moyens, il est le seul.

Roman, qu’est ce à dire, s’inquiétera le lecteur attentif à ne pas se laisser prendre au piège des formules brillantes et paradoxales. Roman, veut dire ici : sens de la complexité ; approfondissement inouï des données du cœur humain, examen clinique des travaux invisibles de la lâcheté, du courage, de la volonté, et tout le reste qui va avec, champs de bataille, chambres solitaires, jours de pluie dans des rues désertes de Moscou. Il faut être partout en même temps et surtout, saisir les instants où quelque chose d’important se dit. Deux exemples. Scène extraordinaire, dans Novembre 16 : le tsar Nicolas II a décidé de prendre la tête de l’armée alors que menace la déroute – on est en pleine guerre de 14-18 – : or cela est presque théologiquement impossible, car le tsar, envoyé de Dieu, doit rester au dessus de la mêlée. Stupeur du conseil des ministres qui demande une réunion solennelle pour convaincre le tsar de revenir sur sa décision. Le jour venu, tout le monde est là, on attend Nicolas. Le voici qui arrive, dans le couloir qui mène à la salle du conseil : au moment de pousser la porte, il se saisit d’un petit peigne qu’il passe dans ses cheveux. Soljenitsyne pense que le tsar croit à la force magique du peigne. C’est lui qui va lui permettre de résister à la formidable pression. Car il a peur de céder, il se sent faible, perdu. Sa femme l’impératrice le pousse sans arrêt à faire acte d’autorité. La vieille monarchie est en train de céder lentement et très vite. Soljenitsyne est là avec son appareil littéraire à enregistrer le tremblement de terre. Le petit peigne de la dernière chance nous en dit plus long sur l’affaissement du régime que des kilomètres de documentation. Elle est là pourtant, la documentation, Soljenitsyne n’a pas manqué aux renseignements nécessaires, mais comme repassés au fer rouge du temps historique, du Temps proustien lui-même, quand le narrateur de La Recherche voit s’enfoncer dans la nuit ces êtres humains qu’il a connus dans d’autres circonstances, au temps des beaux jours. Autre moment, quelque part dans un autre volume (on demande pardon au lecteur de n’avoir pas noté la page), vision surréaliste d’un voilier sur la mer Noire, en pleine guerre de 14. Que fait-il là ? Qui est à bord, peut être un milliardaire moscovite se moquant éperdument du sort des événements. Passage fascinant pour sa non importance absolue : la croisière mystérieuse ne compte pas et pourtant, sa non importance absolue nous dit quelque chose de vertigineux sur le non sens de l’Histoire. Le théâtre des événements persuade ceux qui croient en être les acteurs qu’ils sont au centre et que les dieux ont réservé des places pour assister au spectacle. Ils se trompent, tout n’est que miroir aux alouettes, fantasmagorie de la Vanité. Soljenitsyne est l’écrivain de ce que les classiques latins appelaient le Vanitas, le territoire diabolique où tout se joue dans une immense absurdité. Tout cela pour un petit peigne qui fait du bien à la nuque du tsar.

Les lecteurs de L’Archipel du Goulag savent qu’il s’agit là d’un grand livre sur la nature humaine et ils savent aussi que la Roue rouge est un grand livre sur le théâtre de l’Histoire. Le croyant Soljenitsyne devait penser que cette folie générale avait un sens quand même. On se le répète à la lecture de son petit essai sur la révolution de février (Fayard). Ce moment historique (encore un !) où ceux-là mêmes qui devraient dire non disent oui, par curiosité, fascination pour le vide. Voir cela, se le donner comme objet d’« investigation littéraire » (dixit Soljé) comme le philosophe pascalien considère le crâne à son chevet, résume d’une certaine façon le feu qui anime cette œuvre. À chaque lecteur de faire lui-même le voyage.

 

À lire aussi : Révolution et mensonge, Fayard, 183 p., 20 €. Traductions de Nikita Struve et Georges Nivat.

 

 

 

[1] Fayard, 698 p., 39€. Traduit du russe par Françoise Lesourd.

 

 
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