Se débrouiller tout seul

Le blog de Michel Crépu | Publié le : 26/11/2015

Frédéric Badré vient de publier un livre, La grande santé (Seuil) où il raconte son expérience toute personnelle de la maladie de Charcot (SLA) qui le frappe. Pour dire les choses simplement, cette maladie est caractérisée dans les dictionnaires comme « neurodégénérative » : cela veut dire que le corps se voit privé peu à peu de toute capacité motrice, selon un processus obstiné auquel on ne peut pas, médicalement, grand-chose. Écrire qu’il s’agit là d’une expérience « toute personnelle » est un euphémisme pour désigner une situation où l’auteur doit faire face, seul, à un adversaire démesuré. On connaissait Badré pour d’autres raisons, plus littéraires, notamment en lien avec ses amis de la revue Ligne de risque, François Meyronnis et Yannick Haenel. Notons sans tarder que l’expression « raisons littéraires » appliquée à ce livre n’a tout simplement pas de sens, à moins de s’expliquer, précisément, sur le sens de la formule. Car s’il y a bien une chose qui frappe, voire sidère, à la lecture de La grande santé, c’est son geste écrit, son énergie animale, sa nature profonde d’animal scripturaire. Livre ricanant de lui-même, tirant sa force d’on ne sait quel bas-fond de solitude. Un livre orgueilleux, sauvage et de bonne compagnie pour qui redouterait un débordement de pathos, tout à fait absent ici. Nous sommes bien au cœur d’une opération littéraire au sens propre.

L’apparition de ce livre aura précédé de peu les fameux attentats de Paris, un peu à la façon de ces auteurs qui publient à la veille de la Seconde Guerre mondiale, des ouvrages sans rapport avec la situation. Soudain, la puissance d’une peine commune envahit tout l’espace. Y a-t-il encore de la place pour d’autres chagrins, d’autres souffrances ? Il nous semble que le livre de Badré, tout entier dans sa sauvagerie intrinsèque, a de quoi tenir tête à l’émotion générale. Non qu’il s’agisse de se livrer à on ne sait quelle vulgaire concurrence mais parce que Badré oblige à s’interroger sur l’individualité de toute souffrance : les scènes de douleur collective auxquelles nous assistons depuis les attentats sont le résultat d’une violence terrible qui s’est abattue, à chaque fois, sur des corps singuliers. La vérité est qu’il n’y a pas de douleur collective, mais des gens qui se trouvaient là au même moment. Il n’y a pas de quoi épiloguer à l’infini sur cette réalité somme toute crue, évidente, et qui n’a pas besoin de « cellule psychologique »pour se soutenir à bout de bras. M. Badré ne paraît pas, pour ce qui le concerne en tout cas, d’humeur à composer le numéro du psychologue de secours. Il semble disposer encore en soute de munitions en quantité raisonnable. C’est toujours sur un fil de rasoir que le sarcasme et la douceur s’avancent dans le vide. M. Badré, du haut de son statut de funambule, nous fait signe que la catastrophe va très bien. Il se débrouille comme un grand.

Michel Crépu

P.S. : Qui n’a rien à voir : le hasard des circonstances nous aura mis entre les mains le Journal 1939-1945 de l’avocat Maurice Garçon (Éd. Les Belles Lettres-Fayard), paru au printemps dernier. Garçon était un avocat (mort en 1967) de renom, familier du milieu littéraire, politique, juridique. Tantôt il prend le thé avec Sacha Guitry, tantôt il se promène avec Paul Léautaud. Surtout, il voit, il observe, il se fait une certaine idée de la dignité de son métier. Le résultat est effarant, à proportion même d’une familiarité avec un morceau archi-connu de l’histoire nationale. Ce n’est pas seulement l’effondrement d’une société quia lieu, mais aussi, en même temps, une terrifiante victoire de la vilenie entre humains. C’est tout ce petit monde qui vivotait depuis le Paris du Journal des Goncourt qui se voit ici saisi dans la nasse hitlérienne. On doit à Garçon d’écrire cette ténébreuse apothéose de la lâcheté avec un véritable talent d’écrivain qui met son Journal au côté des plus grands. Lui-même si l’on ose dire, non préparé, tout imbibé au départ du préjugé antisémite propre à la bourgeoisie parisienne de ce temps, se voit emporté, déstabilisé, obligé de se retourner contre lui-même. L’ensemble est saisissant de lucidité. Cela fait drôle, somme toute, de se dire que nous sommes les enfants de ce temps-là. Dernière observation : il est impossible à quiconque ouvre ce livre de ne pas trouver à l’appel du 18 juin, intervenu en pleines ténèbres, un caractère de miracle ahurissant. De Gaulle retraversant toute l’épaisse vilenie française pour se planter devant un micro londonien : a-t-on bien pris la mesure d’une telle transgression ? À lire le Journal de Garçon, on vient à en douter.

 
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