Saint-Simon au fur et à mesure

Le blog de Michel Crépu | Publié le : 16/11/2017

C’est un sujet de conversation entre amis qui a toujours son petit charme. Vaut-il mieux lire Saint-Simon au fur et à mesure, quitte à ne pas en voir le bout ; ou bien ne faut-il pas plutôt privilégier des anthologies de pages choisies, quitte à perdre le fil secret ? L’édition nouvelle des Mémoires qui paraît ces jours-ci chez Bouquins-Laffont resserre d’un cran l’instrument du supplice. Sous la direction de Mme Marie-Paule de Weerdt-Pilorge, aidée de Marc Hersant et François Ravier, cette édition a tout pour nous convaincre d’adopter la formule synthétique du raccourci, y compris sous le mode d’une fallacieuse exhaustivité. Car de fait, intitulée Tout Saint-Simon[1], cette édition est le contraire d’une totalité. Mieux vaudrait dire : À travers Saint-Simon, ou bien, plus sobrement : Saint-Simon, pages choisies. Il faut reconnaître toutefois à Mme de Werdt-Pilorge le mérite d’une préface éblouissante, mettant en regard les Mémoires de Casanova, cosmopolite effervescent, et ceux du petit duc, acharné dans sa soupente de Versailles, à défendre – le mot est faible – la nervure intime de la monarchie. Et les morceaux en sont bons, préparés par notre préfacière comme si nous étions à la cuisine avec elle.

Cependant, une fois reconnu que nous n’irons pas déterrer la hache de guerre (ou plutôt si, déterrons, la querelle en vaut la peine), force nous est de déclarer haut et fort notre préférence pour la vraie totalité, celle qui passe par tous les coins, y compris les plus discrets, les plus invisibles à l’œil nu. Ainsi, il n’est rien de plus fascinant dans les Mémoires,que ces minuscules moments de transition, du genre : « on était en avril », ou bien : « il pleuvait à Marly », qui ont un petit côté Marcel Proust. Ces transitions temporelles microscopiques, qui ont l’air de faire une pause de cinq minutes avant de repartir au travail démentiel du mémorialiste, sont en réalité très précieuses, indispensables, même. Elles sont les petits maillons nécessaires à la tenue du collier, sans quoi tout se défait. Elles sont les bornes sur la route, son vrai réel. C’est manquer à la magie des Mémoires que de prétendre s’en passer. Nous dirons même plus : c’est trahir la vie interne de ce monde fantastique ! C’est rompre le pacte secret qui nous reliait à la main même de Saint-Simon !! On l’entendait gratter dans l’ombre, on était de tout cœur avec ses indignations les plus outrées, les plus folles. Au lieu que là, la redoutable Mme de Werdt-Pilorge nous régale de sucreries délicieuses, en faisant croire au lecteur qu’il est immergé au sein même de la féérie, alors qu’il est seulement au bord, le malheureux.

En son temps, il n’y a pas si longtemps, Richard Millet avait présenté en « Folio classique » un morceau de choix en focalisant l’attention sur l’épisode grandiose de la mort de Louis XIV. Il nous semble que ce parti est préférable, car il offre au lecteur un vrai visage de la fameuse totalité. Par ailleurs, on ne peut pas tout lire : il faut admettre que l’inachèvement de lecture est notre fatalité. Cela est spécialement vrai avec Saint-Simon et quelques autres. Il est vrai que Saint-Simon se moquait comme d’une guigne de savoir s’il serait lu. Là est la vraie générosité. Ce petit homme si souvent décrit comme acariâtre était en réalité une sorte de saint. Nous dirons donc « saint Simon » le bienheureux. En prévenant Mme de Weerdt-Pilorge qu’il reste un coussin de libre dans la calèche. On est en novembre.

Michel Crépu

 

 

[1] Tout Saint-Simon, sous la direction de Marie-Paule de Weerdt-Pilorge avec Marc Hersant et François Raviez, « Bouquins », Robert Laffont, 1152 p., 33 euros.

 

 
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