Quelqu’un a-t-il des nouvelles de la rentrée littéraire ?

Le blog de Michel Crépu | Publié le : 22/09/2016

Venons en sérieusement à la rentrée des romans. On dirait un paquebot des Messageries maritimes évoluant avec lenteur à travers les icebergs du milieu. Les passagers, poètes, romanciers à la petite semaine, lisent les journaux, vont au bar dès huit heures du matin, tellement ils s’ennuient. Le fait de figurer sur une liste en rassure certains. C’est bien le seul cas de figure où figurer sur une liste est considéré comme une bonne nouvelle. Nous croisons Jean-Pierre Dandrelin, des éditions du Fromage Mou, il est ravi de toute sa face rubiconde, car son nom figure sur la liste du prix des Dix mille fourchettes : s’il gagne, il donnera un banquet gigantesque aux anciens entrepôts de bois et charbon, impasse du colonel Ventrepoux. « Mon éditrice est ravie, nous dit-il, et en plus, nous sommes en train d’approcher en douce la liste du Femina. » Merveilleux prix qui fait rêver la nuit quand il pleut sur la ville.

C’est la grande originalité de cette rentrée, d’avancer sans chef-d’œuvre, sans imposture avérée, sans éclatante révélation. Un chef-d’œuvre ressemble à un volcan surgi des abysses, il fait courir le frisson du nouveau radical. On se dit : « c’est extraordinaire, personne ne nous avait pas encore raconté les choses de cette façon. » Rien de tel ici, mais une quantité considérable d’ouvrages intéressants, voire passionnants. Dire d’un livre qu’il est passionnant est à la fois signe de contentement véritable mais un peu faux-cul quand même. Heureusement que les conversations ne vont nulle part, car on serait bien en peine de dire pourquoi nous avons choisi l’emploi du mot passionnant. Il ne ment pas, il ouvre le parapluie, il dissimule parfaitement le manque de littérature qui se cache derrière. Dira-t-on de Guerre et Paix que c’est un roman passionnant ? Non bien sûr. Et diriez- vous du Procès de Kafka que c’est un roman passionnant ? Évidemment non.

Ce n’est pas une raison pour faire le hautain qui ne tutoie que les exceptions. Car il y a des surprises. Laëtitia[1], par Ivan Jablonka au Seuil en est une. Le livre est l’histoire d’une jeune fille assassinée dans la nuit du 18 au 19 janvier 2011 à l’âge de dix-huit ans. Ivan Jablonka raconte cette jeune fille, il mène une sorte de rapport plus qu’une enquête proprement dite, il étale ses documents, il n’hésite pas à convoquer à la fois le registre du droit et celui, plus ténébreux, des sentiments. Le résultat fait de ce livre une aventure scripturaire en soi qui fait couler de l’encre après avoir fait couler du sang. On lit, on est pris, voilà le moment capital où se produit la rencontre entre l’auteur et le lecteur. Cela fait penser aux histoires de pêche à la truite que racontait admirablement le regretté Maurice Genevoix. Genevoix (l’un des auteurs phares des éditions de la Table Ronde, notre maison chouchou) savait le langage de l’attente et de la prise qui sont les grands moments de la vie d’un chasseur ou d’un pêcheur. Question de patience, de justesse dans le choix des hameçons. Genevoix est l’homme qui a le mieux écrit sur la guerre de 14, on ne se lasse pas de le répéter, bien que la rentrée littéraire 2016 s’en moque éperdument. Tout cela n’est pas très grave tout en étant extrêmement grave, car ne nous méprenons pas : c’est la civilisation française qui se joue, chaque année, pour quelques pages de papier supplémentaire. Jean-Pierre Dandrelin nous rassure en nous prenant par l’épaule juste à la hauteur de la brasserie Lipp : « T’inquiète ! Tu y seras, sur la liste ! »

 

[1] Editions du Seuil, 372 p., 21 €.

 
Recevoir une alerte à chaque publication d’un article

Derniers articles

Critique or not critique Critique or not critique
M. Patrick Kechichian, honorable correspondant de ce blog a tempêté dans un courrier que les archives nationales veilleront à garder secret. « Non, non et non » a-t-il protesté, Jean-Pierre Richard était bel et bien un « critique littéraire » et il n’est que de relire les pages innombrables que Richard a consacré à un nombre incalculable d’auteurs contemporains, de Michon à Modiano, nous citons les plus nobles, pour se convaincre que sa fringale d’auteurs à se mettre sous la dent herméneutique était insatiable.

Jean-Pierre Richard le généreux Jean-Pierre Richard le généreux
Curieusement, l’annonce de la mort de Jean-Pierre Richard a fait de lui un « critique littéraire », ce qu’il n’était absolument pas. Au sens le plus précis possible de ce terme, Richard était un essayiste, c’est-à-dire quelqu’un qui cherchait à extraire d’une forme donnée la matière d’une interprétation tout à la fois esthétique et philosophique. Là où le simple critique exprime son goût ou son dégoût, valorise ses emballements sans trop s’attarder, l’essayiste qu’était Richard s’enfonçait plus loin dans la forêt du sens.

JEAN STAROBINSKI, L’AUDACIEUX PAISIBLE
Dans son bureau de Genève, où il recevait les visiteurs, Jean Starobinski (« Staro » pour tout le monde), qui vient de mourir à l’âge de 98 ans ne semblait pas éprouvé par le poids des ans ni des travaux. À la voix douce et précise, il avait cette façon si particulière d’engager la conversation en ayant l’air de donner la parole à son interlocuteur. C’était une manière d’assumer son identité intellectuelle d’humaniste, le dernier de ce calibre. Mais là non plus, Jean Starobinski n’en rajoutait pas.

> Tous les articles
Rechercher
Ok

Ce site utilise des cookies nécessaires à son bon fonctionnement, des cookies de mesure d’audience et des cookies de modules sociaux. Pour plus d’informations et pour en paramétrer l’utilisation, cliquez ici. En poursuivant votre navigation sans modifier vos paramètres, vous consentez à l’utilisation de cookies.