Pulsion d'État

Le blog de Michel Crépu | Publié le : 25/07/2018

Sur les photographies, Alexandre Benalla semble tenir à la fois du voyou gominé à la Scorcese et de l’étudiant de Columbia en sciences politiques. Quel mystère ! On a eu beau fouiller ses anciens livrets scolaires, relire ses compositions françaises, remonter l’ascension en sens inverse, on arrive toujours devant un jeune homme bizarrement ailleurs, jusqu’à ce moment de la Contrescarpe où vient prendre l’incendie. Adieu cartes de visites et autres « badges » princiers : on ne sait plus à qui l’on a affaire, ni en vertu de quelle légitimité. Il n’y a rien d’impressionnant comme une carte de visite, surtout quand elle stipule une fonction céleste. Les mots « présidence », «cabinet », « État-major » scintillent comme les étoiles du pouvoir qu’on pourrait toucher du doigt. Point n’est besoin de relire Saint-Simon pour vérifier ce prestige de la fonction. Mais c’est qu’à la cour de Versailles, le jeu de la vanité doit composer aussi avec la grille implacable de l’étiquette. Un Benalla est impensable au petit déjeuner de Louis XIV. Il y a des choses qui ne se font pas. Et les réseaux du copinage n’y peuvent rien.

Avant que le ciel ne lui tombe sur la tête, Alexandre Benalla entrait au palais de l’Élysée en donnant un coup de botte dans le portillon et gare à lui qui osait lui demander ses papiers. C’était le bon temps où tout cédait devant lui et parce que le président ne voyait pas ombrage à cette manière voyoute de forcer les antichambres. On reconnaît là le bon vieux principe d’intimidation qui ne s’arrête que lorsqu’il tombe sur plus fort que lui. Du temps du général de Gaulle, on prenait les patins, on se découvrait, on attendait d’être sonné pour se présenter. Plus rien de tel aujourd’hui où il suffit d’avoir de la « tchatche » pour arracher le premier rang d’un coup d’épaule. Les « anciens », qui mettent encore une cravate, sont stupéfiés à la vue de ces jeunes loups qui mordent à la cheville avant d’attaquer le jarret. Il y avait de cette stupéfaction silencieuse dans les propos de M. Collomb devant la commission des lois. Et il y avait aussi quelque chose de stupéfiant au spectacle de cette honorable assemblée tâchant de comprendre la logique accablante d’un tel manque complet de tenue.

Cette façon pulsionnelle de pratiquer la responsabilité politique a connu un coup d’arrêt avec la catastrophe Benalla. Emmanuel Macron aurait eu tort de ne pas s’en aviser, sentant venir le dévissage panique. Mieux valait sans aucun doute assumer que de fouiller dans le coffre à jouets un pseudo lampiste assez faible pour bien vouloir s’écrouler sans faire trop de dégâts. Quelque chose a échappé aux mains du président qui relevait du domaine énigmatique des affinités personnelles. Celles-ci ne se résument pas à un questionnaire, fût-il serré, de la Commission des Lois. Peut-être plutôt à la logique du roman que le président Macron appelait de ses vœux dans un entretien récent à la NRF[1] ? En matière de story, l’été affiche en tout cas complet.

Michel Crépu

 

[1] NRF 630, mai 2018, 144 p., 15€.

 
Recevoir une alerte à chaque publication d’un article

Derniers articles

Critique or not critique Critique or not critique
M. Patrick Kechichian, honorable correspondant de ce blog a tempêté dans un courrier que les archives nationales veilleront à garder secret. « Non, non et non » a-t-il protesté, Jean-Pierre Richard était bel et bien un « critique littéraire » et il n’est que de relire les pages innombrables que Richard a consacré à un nombre incalculable d’auteurs contemporains, de Michon à Modiano, nous citons les plus nobles, pour se convaincre que sa fringale d’auteurs à se mettre sous la dent herméneutique était insatiable.

Jean-Pierre Richard le généreux Jean-Pierre Richard le généreux
Curieusement, l’annonce de la mort de Jean-Pierre Richard a fait de lui un « critique littéraire », ce qu’il n’était absolument pas. Au sens le plus précis possible de ce terme, Richard était un essayiste, c’est-à-dire quelqu’un qui cherchait à extraire d’une forme donnée la matière d’une interprétation tout à la fois esthétique et philosophique. Là où le simple critique exprime son goût ou son dégoût, valorise ses emballements sans trop s’attarder, l’essayiste qu’était Richard s’enfonçait plus loin dans la forêt du sens.

JEAN STAROBINSKI, L’AUDACIEUX PAISIBLE
Dans son bureau de Genève, où il recevait les visiteurs, Jean Starobinski (« Staro » pour tout le monde), qui vient de mourir à l’âge de 98 ans ne semblait pas éprouvé par le poids des ans ni des travaux. À la voix douce et précise, il avait cette façon si particulière d’engager la conversation en ayant l’air de donner la parole à son interlocuteur. C’était une manière d’assumer son identité intellectuelle d’humaniste, le dernier de ce calibre. Mais là non plus, Jean Starobinski n’en rajoutait pas.

> Tous les articles
Rechercher
Ok

Ce site utilise des cookies nécessaires à son bon fonctionnement, des cookies de mesure d’audience et des cookies de modules sociaux. Pour plus d’informations et pour en paramétrer l’utilisation, cliquez ici. En poursuivant votre navigation sans modifier vos paramètres, vous consentez à l’utilisation de cookies.