Proust en temps réel

| Publié le : 11/04/2019

C’était une force de la nature. Il ne faut pas s’y méprendre. L’édification de La recherche du temps perdu, c’est comme d’avoir érigé la chapelle Sixtine, à mains nues. Si l’on ne voit pas cela, on ne voit rien du tout. Impossible, avec Proust, de ne pas penser à la phrase fameuse de Gilles Deleuze : « l’irrésistible petite santé de l’écrivain ». Deleuze pense à Kafka, mais l’image vaut pour Proust. Cet homme qu’on découvrait couché dans la pénombre d’une chambre engloutie dans la fumée médicamenteuse, cet homme qui se disait mourant en permanence, était bel et bien mourant, mais pas assez pour manquer à son ordre de mission intime. Les rares amis, visiteurs choisis, ont tous souligné l’aspect oriental de l’écrivain aux cheveux de jais. Proust régnait en maître dans ce minuscule palais des combles où le quatuor Caplet vint jouer plusieurs fois, comme si nous étions salle Gaveau. C’est là, dans l’antre, qu’un beau jour de décembre 1919 Gaston Gallimard vint annoncer à l’écrivain qu’il venait de décrocher le Goncourt. L’intéressé fera mine de ne rien entendre à sa façon, si amusée et prenant tout le monde à revers. Proust savait très bien que son prix sonnait comme une victoire très particulière, au sortir de la Grande Guerre. Il réagit à la fois en homme de lettres du petit milieu littéraire parisien et comme le « grand écrivain » qu’il est, connaissant bien son aventure personnelle, bien au-delà des éclats de voix du jury.

Thierry Laget, dans Proust, prix Goncourt. Une émeute littéraire[1] raconte tout cela avec infiniment d’humour, de cet humour que seuls les intimes de la littérature peuvent comprendre et qui fait si mystérieusement partie de la chimie de l’esprit parisien. Cette année-là, un autre écrivain était sur les rangs : Roland Dorgelès pour son roman Les Croix de bois taillé sur-mesure pour ramasser le trophée. Dorgelès avait tout pour incarner le romancier de la guerre. Il échoue à 4 voix contre 10 – son éditeur, Albin Michel, fera faire des affiches avec en gros « prix Goncourt » et « quatre voix » en dessous pour prendre sa part du bouquet. Colère de Gaston, tribunal, tout cela finira par trouver sa solution mais les circonstances si particulières de l’immédiat après-guerre donnent à cette guéguerre de cour de récréation un autre ton. On sait que Léon Daudet, ami intime de Marcel aura fait pencher la balance. Daudet était ce qu’on pourrait appeler, à le lire, un joyeux antisémite, inimaginable de nos jours. Proust était vu comme un écrivain de bourgeoisie salonnarde, vilipendé par les amis politiques de Daudet. Mais il y avait le roman, aérolithe incroyable, une véritable bombe. Daudet ne s’y trompa pas, ayant ce mot : « La patrie, je lui dis merde quansd il s’agit de littérature ». On ne peut pas dire plus clairement les choses alors qu’on sort tout juste des tranchées et que l’affaire Dreyfus a littéralement formé politiquement la France pour des générations. Il n’est pas certain, au jour d’aujourd’hui, que cette affaire soit vraiment classée.

Ce qui est certain, un siècle plus tard, c’est que la puissance romanesque a soufflé le corset où l’étouffait la polémique. Il n’est plus de nationalisme ou d’internationalisme qui tienne. Combray, Charlus, Swann font entendre une musique qui échappe à la fermeture idéologique. L’énorme quantité d’articles montre à quel point la « paroisse » du petit milieu parisien des lettres est dérangée, bousculée. Dans sa chambre de la rue Hamelin, l’auteur écoute ses voix intérieures. Il est ailleurs. Il s’était dit qu’il y arriverait. Il y est arrivé. Veut-on des chiffres ? Au bout d’une année, La recherche s’était vendue à 23 100 exemplaires, et Les Croix de bois à 85 158. Cherchez l’erreur.

 

[1] Gallimard, avril 2019, 272 p., 19,50€.

 
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